Les Lettres & les Arts
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Des vies faites oeuvres d’art

Imaginez la jet set avec du goût. Imaginez une presse people qui courrait après les célébrités pour rendre compte non pas de la dernière grossièreté d’une héritière en mal de scandale, mais de la dernière trouvaille en terme de style et d’accessoire d’une duchesse qui fait de l’ombre aux plus grands mannequins. Telle était l’époque bénie de la Café Society, qui s’étend de la fin de la première Guerre Mondiale aux années 60. Il existait, rendez-vous compte, un monde qui possédait l’argent et le goût : que d’inégalités ! Ce monde-ci s’est offert les services de tous les plus brillants génies de son époque et dans tous les domaines, d’où ce qu’on a pu désigner comme la grande effervescence des arts mineurs, mode, bijouterie, design, décoration ; les arts majeurs ne furent toutefois pas en reste et le monde en question se fit un très grand mécène de la danse, la musique, la peinture.

Au sein de la Café Society, on trouvait d’abord les rejetons de familles très anciennes, aristocratiques, parfois encore riches, ce qui donnait au tout un certain savoir-vivre et garantissait au panache de ce monde-ci de n’être jamais vulgaire ; on trouvait ensuite quelques nouveaux riches exubérants, barons de l’acier ou du caoutchouc, qui avaient assez de jugeote pour s’élever à force d’apprentissage, et s’entourer de conseillers de goût, d’une cour habile, snob, coruscante, elle-même composée de parasites aux charmes indicibles, esprits exquis et d’une grande beauté, pour compléter le tableau enfin une poignée d’artistes, écrivains, couturiers, peintres, photographes… et puis quelques hérauts, directeurs ou rédacteurs des revues Vogue, Harper’s Bazaar, arbitres des élégances qui devaient aider beaucoup à créer le mythe de la Café Society.

Le livre de Thierry Coudert se présente comme une succession de portraits des différents personnages de ce monde haut en couleur. On les trouve réunis en classes, aristocrates, riches Américain(e)s, Sud-Américains, mondains. Une partie intermédiaire évoque les lieux mythiques de cette société entre Paris, la Côte d’Azur et l’Italie. Enfin les créateurs de génie, ayant permis à la Café Society de tant briller, sont aussi présentés par catégories, joailliers, décorateurs, couturiers, photographes, peintres, chorégraphes, musiciens, écrivains. Les illustrations sont riches et essentiellement constituées de portraits photographiques d’André Ostier, Cecil Beaton, Horst P. Horst, Doisneau, entre autres entrecoupés d’extraits du Scrapbook du baron de Cabrol. On regrette par ailleurs de ne trouver aucune information ou commentaire sur ce (ou ces ?) livre(s) curieux d’images et de collages, mêlant photographies et naïves mises en contexte de ce monde de la Café Society. C’est d’ailleurs l’une des grandes critiques à apporter à ce projet éditorial. Les références y sont citées, mais de manière trop peu précise et certains portraits biographiques ne comportent ni date de naissance, ni date de décès, d’autres si : il semblerait qu’on y manque de méthode. Ou alors est-ce justement une technique pour rendre cette liste de gens moins ennuyante ? Ennuyant, le livre, certes, ne l’est pas. Mais trop souvent il laisse le goût amer du papillonnage, de l’amuse-bouche. Heureusement, une bibliographie en fin d’ouvrage nous permet de nous orienter afin d’assouvir l’appétit d’en savoir plus que ce livre n’aura pas manqué de susciter. Cet ouvrage est au fond à l’image des gens dont il parle, raffiné, charmant, distrayant, indispensable parce que foncièrement inutile.

Yves Guignard

Thierry Coudert, Café Society : Mondains, mécènes et artistes, 1920-1960, Flammarion, 320 pages, 60.00 €

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