Parler de Nadar, c’est attaquer un mythe, ou presque. Tout le monde, sous ces cinq lettres, qui ne sont que le pseudonyme de Félix Tournachon, sait voir le photographe qui a génialement figé le faciès des plus grands écrivains de son siècle. Il n’y a qu’à voir son portrait de Nerval pour deviner la candeur de son caractère, celui de l’utopiste Jean Journet dont le regard semble avoir découvert le pays idéalisé par Thomas More ou encore celui de Murger, qui traduit par l’image la formule que Théophile Gautier répétait volontiers à son propos : « ce sourire qui retient une larme ». Mais il y a des femmes aussi : le portrait de Georges Sand en Louis XIV est magistral, celui de l’écrivain Juliette Adam ou encore l’angélique portrait de Sarah Bernhardt.

Mais Nadar n’a pas seulement été photographe. On oublie souvent que, bien avant la photographie, il a été l’un de ces nombreux écrivaillons qui se battaient pour rédiger « à la pige » dans la petite presse et qu’à ce titre, il a beaucoup griffonné sur les coins de table du Momus, où il croisait Murger, Champfleury et Célestin Nanteuil. Et puis, il a été caricaturiste aussi. Toujours pour la presse, comme Daumier et tant d’autres, il s’est passionné pour les physiologies, pour la rue, et toutes les impostures qu’elle révèle. Ses esquisses dénotent un véritable talent qui ne demandait sans doute qu’à s’épanouir. S’il n’a pas persévéré, c’est que Nadar est un frénétique. Un fou de tout. Il ne se contentera jamais de toucher aux arts, il ira aux sciences, à la technique et brûlera d’une passion pour les plaisirs de l’air en prenant, entre autres, la première vue aérienne de Paris (et d’ailleurs). Nadar est partout, avec un esprit toujours présent et prévoyant.
Stéphanie de Saint Marc, dans la biographie qu’elle lui consacre, souligne à juste titre combien Nadar était devenu une marque, et même une marque à succès. Tournachon se soucie beaucoup de son image, de son prestige, de son succès et veille à ce que tout soit pour le mieux arrangé. Son frère en pâtit, lui qui rêvait d’une petite gloire vit à l’ombre de son frère, après lequel il n’a de cesse de courir. La biographie de Stéphanie de Saint Marc, en plus d’être admirablement bien rédigée, a le mérite essentiel de replacer Nadar non seulement dans une perspective vaste (celle du touche-à-tout), mais aussi dans une perspective « commerciale » très importante dans son cas. Alors que son frère s’est attribué à son tour le pseudonyme Nadar, Félix s’emporte : « Mais, QUANT A MON NOM, JE NE PUIS NI NE VEUX ACCEPTER QU’IL FIGURE SUR L’ENSEIGNE DE VOTRE MAISON. CE NOM, C’EST MOI QUI L’AI CREE ET QUI L’AI FAIT MIEN : c’est ma signature, mon cachet, ma marque de fabrique, mon enseigne ». Voilà un résumé de l’ambition de Nadar. Être partout, par tous les moyens possibles, jusqu’à se faire son propre Panthéon, le Panthéon-Nadar. Il est la trinité : l’artiste, l’agent, le galeriste. Il s’attribue en somme un don d’ubiquité qu’il saura nourrir toute sa vie.
Niklaus Manuel Güdel
Stéphanie de Saint Marc, Nadar, Gallimard, 376 pages, 25.50 €
Photo : Nadar avec son épouse Ernestine à Paris, vers 1865. Collection Thomas Walther


