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« Peut-être suis-je un pitre… »

On ne perd pas son temps à la lecture du volume d’Astor, qui tentait pourtant ici un pari risqué. La figure de Nietzsche est d’une part sulfureuse et fumante encore de l’usage qu’on en fit sous le IIIe Reich, et d’autre part extrêmement mouvante; outre l’évolution de sa pensée, son caractère enflammé et la déchéance psychique de ses dernières années rendent parfois difficilement perceptible le “pourquoi” de telle idée a priori choquante.

La minutieuse reconstruction de l’auteur, introduite d’un “Avertissement” composé de plusieurs citations du philosophe sur les classiques erreurs des biographes, est étayée par un nombre impressionnant de lettres de ses proches, à ses proches, ou, également précieuses, de ses proches entre eux. L’éclairage extérieur, concomittent à l’évolution de Nietzsche, nous le présente sous un jour particulièrement “actuel” – au sens tant premier que courant du terme. S’efforçant de s’en tenir à la vie même du “vieux boute-feu”, Astor introduit cependant avec clarté et concision chacun de ses livres, avec au moins les circonstances de sa génèse, et souvent une analyse succinte et éclairante.

Il faut mentionner encore sa plus grande force, sa préoccupation de laver Nietzsche de son prétendu antisémitisme, ici nettement mis en lumière comme une extrapolation de très mauvais goût : s’il l’éprouva brièvement dans sa jeunesse, c’est avant tout par complaisance pour Wagner et parce qu’il s’agissait d’un lieu commun à l’époque ;  qu’il ne tardera pas à attaquer avec les autres, d’ailleurs. La claire explication du processus de récupération que sa soeur en fit assène le coup de grâce à cette idée reçue.

Le livre se consomme très bien. Tout universitaire ou bon lycéen y trouvera un point de départ précieux pour rassembler la pensée éclatée et changeante de Nietzsche. On lui gardera pourtant les griefs suivants.

De un, la conversion à l’athéisme est un peu évacuée. Même s’il n’est pas évident de restaurer l’idée d’un adolescent (surtout celui-là) sur le sujet, l’étiologie de ce changement est insuffisamment présente. De deux, la bibliographie ne fait état que d’ouvrages français ou de traductions des fondamentaux en la matière; on y compte aussi un ouvrage d’Onfray et un autre, dans la collection “Idées reçues” du Cavalier bleu,  sources qui semblent s’adresser à un public plus large que ne le laissait attendre la qualité du livre.

Jonathan Wenger

Dorian Astor, Nietzsche, Gallimard, « Folio Biographie », 407 pages, 8,40 €

 

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