En proposant une partie de la rétrospective Botta. Architecture 1960-2010 mise sur pied au Musée d’art moderne (MART) de Rovereto (Trentin, Italie), le Centre Dürrenmatt de Neuchâtel (CDN) rend actuellement, et jusqu’à fin juillet, hommage à son architecte grâce à une exposition consacrée à son œuvre qui s’intitule Mario Botta. Architecture et mémoire . Nous avons posé trois questions à « l’architecte de la nation ».
Les Lettres et les Arts : Dans quelle mesure les notions d’architecture et de mémoire sont-elles liées ?
Mario Botta :
Dans une société marquée par la mondialisation, où tout semble possible et disponible, je considère la mémoire comme un espace privilégié pour l’architecte. L’homme a plus que jamais besoin de se reconnaître dans un territoire physique, culturel, de mémoire. Le rôle de l’architecture – les constructions ayant généralement une vie plus longue que leur architecte – est d’interpréter la mémoire, car elle devient le témoin d’une condition ainsi transmise aux générations futures.
En même temps, l’architecte réinterprète le grand passé. L’église de Santa Maria degli Angeli (au Tessin), par exemple, est située dans un lieu peu fréquenté et difficilement accessible sur le flanc d’une montagne ; inutile, en soi, à l’heure actuelle ; mais c’est un lieu de prière choisi par les bergers et un témoignage de leur foi. Son commanditaire (un directeur de remontées mécaniques) m’a expliqué après l’inauguration que ce signe de spiritualité était en fait un message d’amour pour sa femme décédée d’un cancer. Les œuvres architecturales ont donc des valeurs symboliques qui transcendent fortement leur but purement fonctionnel. Autrement dit, le véritable intérêt de notre métier commence lorsque les conditions fonctionnelles sont remplies.
Indépendamment de l’exposition temporaire que le CDN vous consacre, quelle place ce centre occupe-t-il dans votre œuvre ?
Une place importante, car Dürrenmatt souhaitait que son œuvre picturale fût exposée. Personnellement, je considère cette dernière comme un complément important à sa pensée. Il a lui-même écrit : « Je sais que je peins comme un enfant, mais je ne suis pas un enfant. Je peins pour la même raison que j’écris : parce que je pense. » Ses œuvres sont assez nombreuses (une centaine), et je crois qu’il mérite, vu l’importance de sa personnalité, qu’elles soient exposées là où il est né et où il a travaillé. Je pense que la Suisse mérite un tel centre et qu’elle doit aussi reconnaître la grandeur de Dürrenmatt à travers ses tableaux.
Quelle est, à votre avis, l’importance de la pensée de Dürrenmatt dans la Suisse actuelle, plus de vingt ans après sa mort ?
Il n’a pas sa place seulement dans la culture suisse, mais dans la culture tout court. C’est une des rares personnalités qui a réellement compris les contradictions, les faiblesses de l’homme moderne, et qui a eu aussi la capacité de résister à la folie de la mondialisation. C’était un des premiers à transformer en lecture critique les conditions de la modernité à travers son ironie, son sarcasme. C’est un des rares à avoir compris les limites et les contradictions de la vie d’aujourd’hui. Moi, j’aimerais bien qu’il soit là, maintenant, pour lui poser quelques questions. Par exemple, comment est-il possible, dans le monde actuel de l’immédiateté, où nous sommes tous connectés au monde entier, où nous nous flattons d’être « globaux » et de reconnaître des droits de vie fondamentaux à tout le monde, que nous appelions certaines personnes des « clandestins » ? Qu’est-ce que cela veut dire ? « Clandestins » par rapport à quoi ? Dürrenmatt, avec sa manière d’approcher ce genre de contradictions, aurait encore beaucoup à nous dire aujourd’hui.
Propos recueillis par Renato Weber
Mario Botta. Architecture et mémoire. Centre Dürrenmatt, Neuchâtel, du 2 avril au 31 juillet 2011. Le catalogue compte 272 pages, est publié par Silvana Editoriale, Milan, et coûte 45.– CHF.
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