L’essai sur Proust et Beckett de François-Bernard Michel a pour exergues deux citations tirées d’Albertine Disparue, et de la correspondance de Beckett. L’essayiste s’intéresse en effet aussi bien à l’œuvre qu’à la biographie des écrivains traités. Sans doute rompu à la lecture du Contre Sainte-Beuve, l’auteur sépare son essai en deux parties : Un mal-être commun (p. 19-84), consacrée à la biographie médicale des deux écrivains et, En œuvres (p. 87-159), consacrée à leur production littéraire. On peut d’emblée s’interroger sur le bien fondé d’une plus grande partie consacrée aux vies et en particulier à la santé des auteurs qu’à leurs œuvres. L’essayiste parait d’ailleurs conscient du caractère tangent que peut représenter cette confusion de l’homme et de l’œuvre (p.132) : il est dommage que lorsque cette mise en garde intervient, presque à la fin de l’ouvrage, l’auteur l’ait oubliée durant les 120 pages précédentes.
L’observation du nombre de citations a largement de quoi laisser pantois. On peut compter 36 citations de l’œuvre de Beckett, ce qui fait un renvoi au texte environ toutes les 5 pages, et 16 occurrences de l’œuvre de Proust (correspondance et production extralittéraire ignorées), soit moins d’une pour dix pages. En plus de souligner un déséquilibre de traitement, on ne peut que remarquer qu’on glose plus ici qu’on ne cite.
À y regarder de plus près, on constate qu’en médecin passionné de littérature et de poésie, l’auteur a traité le travail littéraire de Proust comme de Beckett en produits de l’esprit de deux corps affaiblis, et s’appuie sur le fait que Beckett a pour première publication un essai sur Proust. Il souligne que ces deux œuvres scrutent en profondeur l’âme humaine, ce qui, à peu de chose près, pourrait être dit de toute œuvre littéraire, surtout au XXème siècle, et il allègue également qu’elles mettent en œuvre trois thèmes essentiels : enfermement, incommunicabilité et mémoire. Ces sujets sont certes abordés par les deux écrivains, mais l’auteur peine à convaincre qu’ils le soient de la même manière.
Le plus grand intérêt de cet essai au fond peu littéraire pourrait être dans ce qui sépare les deux auteurs : en apportant, volontairement ou non, à cette question la réponse du Temps, François-Bernard Michel fait preuve de plus d’acuité. Dans En lisant, En écrivant, Julien Gracq note que les trente années qui séparent Stendhal et Balzac prennent des allures de siècle littéraire, tant ces deux auteurs, produits de temps différents, sont éloignés. Proust est un auteur pré-freudien et il n’a qu’une expérience lointaine de la première guerre mondiale. Beckett, quant à lui, est en contact étroit avec le travail de Freud et contemporain de ce que Vladimir Jankélévitch appelle « l’imprescriptible ». Les deux écrivains sont liés à des sociétés différentes, à un monde transformé en peu de temps de manière radicale, au gré de ce qu’Hobsbawm appelle, dans une heureuse double formulation : « Le court vingtième siècle » ou « L’ère des excès ». C’est peut-être là qu’il faut lire la convergence entre Beckett et Proust, dans ce que l’essayiste évoque en conclusion : Proust et Beckett, en tant qu’écrivains, ont une fonction de gardiens d’un humanisme dont le terme est galvaudé et dont on perd plus que jamais de vue les valeurs.
Étienne Sauthier
François Bernard Michel, Proust et Beckett, deux corps éloquents, Actes Sud, 170 p, 19 €


