Entre tentation du portrait et envie de rétrospective, comment peindre la ville ? Le Musée de la Vie romantique de Paris propose, du 27 septembre 2011 au 12 février 2012, une exposition conçue par le photographe Patrick Faigenbaum et son alter ego le philosophe Jean-François Chevrier, intitulée « Paris – Proche et lointain ». Que les visiteurs désireux de voir des vues de Paris à la Doisneau passent leur chemin : comme s’est exclamé un monsieur élégant en colère, « mais enfin, où sont les photos de Paris ? ». Les attentes du visiteur sont, en effet, consciemment et volontairement, mises à l’épreuve par le photographe.
Carte blanche à Patrick Faigenbaum
Cet accro
chage inédit a été proposé à Patrick Faigenbaum sur le principe d’une liberté complète : il a donc parfois choisi des clichés n’ayant pas pour décor Paris. Dans cette exposition, différente de celles réalisées sur Barcelone, Tulle, Naples ou même Paris (clichés datant de 1999, parmi lesquels Place Clichy, Cimetière Montmartre ou encore Rue de Rome, reproduits dans l’ouvrage Patrick Faigenbaum, publié chez Hazan en 2000), il a voulu s’extraire de son domaine de prédilection, le portrait, genre grâce auquel il est devenu un photographe reconnu sur la scène contemporaine française.
Jean-François Chevrier a souligné une volonté primordiale à l’œuvre dans ce projet : que chaque image fasse œuvre en elle-même. Cette précision permet de mieux comprendre l’impression de disparité qui naît de la visite : Patrick Faigenbaum avait pleinement conscience que cette variété pouvait dérouter, voire ne pas plaire. Le but n’était pas de réaliser un document sur Paris seulement, mais plutôt un travail sur l’éloignement géographique (Paris extra-muros, mais aussi Barcelone ou la Sardaigne) et temporel (clichés de jeunesse du photographe, représentant un éloignement biographique, mais aussi quelques clichés d’objets de musée, marqueurs d’un temps historique – par exemple de ces statuettes conservées au musée de Saint-Germain-en-Laye). Le titre de l’exposition « Paris – Proche et lointain » a été choisi pour sa polysémie et le parcours proposé repose sur une prise de risque, un défi.
Une organisation déroutante, reflet de la « double dimension, spatiale et temporelle » (Bertrand Delanoë) à l’œuvre dans l’exposition
Deux axes sous-tendent ce parcours foisonnant et peuvent servir de guides au visiteur qui cherche un sens et une progression dans cet accrochage. D’une part, le proche et le lointain biographiques : Patrick Faigenbaum donne à voir des lieux proches car intimes et familiers, à travers les photographies – inédites jusque-là – de la rue Michel-Chasles où se trouvait la boutique de couturière de sa mère, Suzanne. Émouvante série de clichés en noir et blanc datant de 1972 : ce sont les premiers pas de Patrick Faigenbaum, armé d’un Nikon dont il avait appris à se servir en autodidacte, que l’on trouvera dispersés dans les trois premières salles. Ces photographies sont un hommage, prolongé par la belle réflexion d’un fils sur le vieillissement de sa mère proposée dans la seconde salle de l’exposition. Cette petite pièce était idéale pour ces planches-contacts (une dizaine de négatifs laissés côte à côte), développées en avril 2010. Pour Daniel Marchessau, « ces fragments sans artifice résonnent d’un silence privé, traduisent la complicité du lien familial, frémissent de la confiance de la mère, impavide devant l’objectif de son fils ».
Ces clichés, fondés sur l’esthétique du gros plan cinématographique, témoignent d’un travail minutieux de la lumière qui est volontairement très faible, tamisée. Les portraits en mosaïque de Suzanne sont portés par un effet de rafale créant le paradoxe d’un mouvement immobile : la différence entre chaque cliché est minime mais existe pourtant. La vieille dame a la main portée au visage, un doigt crispé au niveau de la bouche ou de la joue : la photographie permet de saisir la souffrance de la personne âgée, son mutisme, sa difficulté à contrôler ses gestes. Les propos de Jean-François Chevrier prennent tout leur sens : « Patrick Faigenbaum est un photographe de la lenteur : celle de la matière vivante animée d’une impulsion vers la statuaire » (Patrick Faigenbaum, Paris, Hazan, 2000).
D’autre part, le proche géographique surgit avec des clichés de Paris, où Patrick Faigenbaum a grandi et où il habite encore. Pour lui, « saisir Paris passe nécessairement par un regard sur une partie de lui-même, puisque son histoire propre s’ancre dans notre capitale » (Bertrand Delanoë). Le visiteur pourra voir une image prise sur le quai de la Loire, une autre de Notre-Dame de Paris (janvier 2011), illuminée par les guirlandes d’un sapin de Noël d’une étrange lumière bleutée. Le point central, le kilomètre zéro, est également présent avec Paris (1981), cliché qui fait d’une femme blonde, portant beaucoup de mascara, un symbole de l’essence parisienne. Pour l’Ouest, Patrick Faigenbaum s’attache à Nanterre, représentée par deux photographies de son université qui, bien que prises en 2011, semblent surgir des années 1970. L’artiste photographie les statues anciennes du parc de Saint-Germain-en-Laye : elles semblent contempler les immeubles de la Défense apparaissant au loin. À l’Est, c’est Montreuil qu’il choisit, avec un intéressant cliché d’ouvriers assis sous une statue de style soviétique (L’industrie, le Fondeur, 2011). Dans cette même ville, avenue Pasteur, il parvient à capturer le visage radieux d’une femme en turban, portant un bouquet de pivoines : les couleurs fraîches et lumineuses de ce cliché tranchent avec le noir et blanc révélateur de Rue de Charenton (image d’une interminable enfilade de tours) ou de – pour le Nord de Paris – Saint-Denis, gare de tramway (instantané de la foule à l’heure de pointe).
Ces photographies amènent à s’interroger sur les écarts entre centre et périphérie, luminosité et la grisaille, calme et densité. Pour le Sud de Paris, Orly-Ville, cité la Pierre-au-prêtre (2011) attire l’œil par sa luminosité et ses protagonistes, des enfants sur leurs vélos dans une cité calme et presque déserte. Orly ville (2001) présente au contraire un homme pressé, mallette à la main, comme poursuivi par l’ombre d’une femme en train de courir. Patrick Faigenbaum s’intéresse au marché de Rungis et propose, en s’inspirant de la nature morte (également présente avec Citrons (2006) ou Raisins et figues (2005) qui détonnent quelque peu), trois clichés d’impressionnants quartiers de viandes. Cet assemblage de photographies finit par dire, par sa variété même, quelque chose de la ville et de ses dynamiques.
L’art du portraitiste
Ultimement, ce sont ces « confrontations thématiques hétérogènes voire contradictoires » (Daniel Marchesseau), cette manière labyrinthique et indirecte de présenter la ville, qui font jaillir la réflexion sur Paris et sa banlieue. Patrick Faigenbaum a réussi à brosser l’identité de la capitale sans se limiter au portrait. Certes, cette prise de risque supposait un effet de disparité, qui s’avère parfois lassant. Pourtant, c’est en ne cherchant pas à trouver à tout prix un principe de cohérence artistique à cette exposition que le visiteur pourra non seulement entrevoir la subtile image de Paris ciselée par le photographe, mais aussi s’attarder devant de très beaux visages, mis en valeur par un éclairage très travaillé : celui de sa mère, bien sûr, mais aussi celui de Salvatorica (vieille habitante de Santulussurgiu, petit village sarde) ou encore ceux de Hana Youri (Saint-Raphaël, 1998) ou Lithiya (Paris, 2004). Ces clichés sont un autre indice d’une certaine tentation de la rétrospective qui parcourt toute l’exposition comme un fil rouge – mais aller du lointain au proche, n’est-ce pas finalement retracer son propre parcours, que ce soit dans une ville ou dans sa vie ?
Anne Cadin
Paris – Proche et lointain, par Patrick Faigenbaum et Jean-François Chevrier, Musée de la Vie romantique, Paris, du 27 septembre 2011 au 12 février 2012.
Patrick Faigenbaum, Saint-Denis, avril 2011 © Patrick Faigenbaum.
Patrick Faigenbaum, Orly-Ville, mai 2011 © Patrick Faigenbaum.


