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La Sibérienne et le cosmonaute

Qui peut prétendre n’avoir jamais rêvé de la conquête spatiale ? Certainement pas Virginie Deloffre. Son premier roman, Léna, raconte la vie d’une jeune Soviétique mariée à l’un des héros qui a pu partir « là-haut ». Au-delà du parcours de Léna, que l’on suit jusqu’à l’accouchement de son premier enfant, l’auteur entreprend de nous raconter l’aventure spatiale soviétique, avec en toile de fond l’histoire russe, de la Révolution bolchevique à la Perestroïka.

Le roman se divise en trois parties. La première nous permet de faire connaissance avec la protagoniste, en lisant les lettres qu’elle envoie à ses parents adoptifs, Varvara et Dimitri, et en écoutant les commentaires qu’en donnent ceux-ci. Le cadre est posé : la taciturne Sibérienne apprend que son mari, le pilote de chasse Vassili, a été sélectionné pour un vol spatial. Dans la deuxième partie, celui-ci régale les voisins avec ses histoires d’inventeurs, de pilotes et de fusées ayant fait la gloire de l’URSS. Le moment clef de l’histoire – le vol – est écarté par une ellipse. La dernière partie nous montre comment le couple retrouve une vie normale, après le retour de Vassili. Cette structure assez rigide est nuancée par un jeu subtil de lettres, de dialogues et de récits, qui se prêtent autant à une évocation des souvenirs qu’à une description « historique » de l’aventure spatiale. Le discours de Vassili, qui se plaît à raconter cette histoire aux voisins émerveillés, se confond souvent avec un récit déroulé par un narrateur omniscient.

Il y a une part de « micro-roman » dans cette œuvre, où la vie d’un personnage sans histoire s’entrecroise avec une grande épopée moderne. En nous en apprenant toujours un peu plus sur la biographie de Léna, l’auteur rend l’héroïne touchante, familière. Le lecteur pénètre sa psychologie et celle de ses proches, même si son comportement continue parfois d’étonner. La nature nordique est omniprésente : la description, souvent lyrique, de l’Ob au printemps et l’évocation des promenades dans la nuit hivernale encadrent le récit de la vie de Léna et celui, plus épique, de l’aventure spatiale.

Du reste, certains clichés ne sont pas absents du roman, qui se veut aussi une plongée dans  la Russie du XXème siècle. Mélancolie, lenteur, patriotisme et vodka nous jouent la mélodie de cette « âme russe » qui n’existe peut-être que dans notre imaginaire. Même s’il n’est pas dénué de charme, le style employé dans les lettres de Léna ainsi que dans les dialogues entre leurs destinataires lorgne sur l’exercice de style : trop imagé et mélancolique pour être crédible quand la jeune fille écrit, il devient mi-gouailleur, mi-sage quand on se trouve dans la cuisine de Varvara et de Dimitri. La communiste convaincue, simplette mais joviale, et l’intellectuel moscovite en exil nous sont très sympathiques, mais ils manquent peut-être de réalisme. Cela pourrait être le principal défaut du livre : à force de vouloir sonner « russe », il finit par être terriblement… parisien.

Mais en dehors de ces quelques détails – somme toute pardonnables – l’histoire est racontée avec talent, finesse et nuance. La grande réussite de l’auteur consiste à nous faire découvrir deux pôles que tout oppose : la nature sibérienne et les peuples qui l’habitent, et l’exploit scientifique d’envoyer des hommes dans l’espace. Bien plus que « russes » ou même « nordiques », les autres thèmes abordés sont tout simplement humains : l’attente, le souvenir, l’inquiétude, mais aussi l’amour et l’espoir. La tonalité, sombre dans les premières lettres écrites par la protagoniste, devient lumineuse dans ses dernières, ce qui fait de Léna un roman plutôt optimiste. L’utilisation de différents narrateurs, chacun ayant un style bien défini, permet de jouer avec les variations de rythme (lenteur au début, fluidité légère à la fin) ce qui donne un ton particulier, somme toute assez frais, à l’œuvre.

Ce premier roman peut donc être considéré comme une réussite pour Virginie Deloffre. L’histoire, sans être exceptionnellement intéressante, est prenante, les personnages sont attachants et les nombreux détails – apparemment réels – portant sur la conquête de l’espace ne manqueront pas d’intéresser le lecteur.

Loïc Chollet

Virginie Deloffre, Léna, Albin Michel, 268 pages, 19 €

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