Les Lettres & les Arts
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L’expérience de l’histoire

En histoire comme en littérature, il y a des thèmes qui reviennent constamment et dont le traitement ne se répète pourtant jamais. Celui de la Shoah en fait partie. Fabrice d’Almeida appartient à cette catégorie de chercheurs qui savent apporter un regard nouveau sur une histoire déjà tristement célèbre. Dans son enquête sur les gardiens des camps de concentration et leurs loisirs, il répond à la question qui a hanté les tribunaux au lendemain du drame : comment des êtres humains ont-ils été capables de commettre des actes aussi inhumains ?

Le choix du titre esquisse déjà l’ombre d’une explication : Ressources inhumaines. Jeu de mot ingénieux. À travers une étude sérieuse, malgré une documentation rare, et une mise en perspective cohérente des données, Fabrice d’Almeida décrit l’organisation du corps des SS, la gestion du temps de travail et du temps libre dédié aux loisirs. La commande d’instruments de musique, de jeux, de radios ou de matériel de projection cinématographique, destinés au personnel des camps, avait été prévue et chiffrée méticuleusement par le service des ressources humaines.

L’enquête  atteste de cet intérêt particulier du régime hitlérien pour le moral de ses gardiens, répondant à une logique d’efficacité. En effet, par une gestion réfléchie du personnel – c’est-à-dire une gestion humaine mettant au premier plan le droit au loisir de ses gardiens – le système nazi s’assurait l’obéissance de la collectivité SS. La culture des loisirs avait pour objectif – inhumain – de rendre tolérable le rapport entre ces hommes et la mort qu’ils donnaient quotidiennement.

Delphine Burghgraeve

Fabrice d’Almeida, Ressources inhumaines. Les gardiens de camps de concentration et leurs loisirs, Fayard, 292 pages, 16 €

La peintre et le poète

En refermant Le sourire de Schiller de Lucienne Girardier Serex, le lecteur aura bien sûr parfait ses connaissances en technique picturale – puisque l’héroïne est peintre – mais aussi en musique, en théologie, en philosophie, en art poétique, en littérature antique et du dix-huitième siècle, en histoire, en physiognomonie. Parfaitement documentée dans tous les domaines précités, l’auteur nous entraîne dans la Souabe du duc Karl-Eugen, le Paris volcanique de 1789 ou le comté de Montbéliard, propriété du frère de Karl-Eugen, Ferdinand.

Tout le roman se tisse autour de deux personnages, la jeune peintre Ludovike Simanoviz et le poète Friedrich Schiller. Déjà célèbre, ce dernier vient trouver l’artiste dans son atelier de Stuttgart, au début de l’année 1793, et lui commande son portrait. L’écrivain, tourmenté par sa santé mauvaise, soucieux de laisser derrière lui quelques traces de gloire poétique, prend ainsi, tantôt enjoué, tantôt sombre, le rôle de modèle, confiant à la jeune femme la tâche stimulante mais ardue de fixer sur la toile la complexité de son être. Au fil de ces séances de pose s’instaure entre les deux personnages un profond dialogue, entrecoupé de descriptions sur l’air du temps et les événements politiques récents.

Au travers des récits de Ludovike, qui a séjourné à Paris avant et pendant les troubles de la Révolution, l’auteur relate, avec beaucoup de précision, l’ambiance des ateliers de peinture, les leçons des maîtres Antoine Vestier et Louis David, mais également les exactions révolutionnaires, la violence faite aux aristocrates et la chasse aux émigrés, sans oublier de dénoncer les inégalités sociales de l’Ancien Régime. Aux souvenirs évoqués par Ludovike répondent ceux de Schiller, qui raconte son enrôlement forcé dans l’armée de Karl-Eugen, sa désertion et sa fuite de Stuttgart, son amour de la littérature grecque et sa quête philosophique du beau. Au fur et à mesure que le portrait prend vie, les descriptions et les dialogues s’entrecroisent, tandis qu’entre le poète et la peintre naît une complicité nourrie à la fois par les souvenirs d’une enfance commune, un semblant d’amitié amoureuse et un intérêt partagé pour la politique, la littérature, l’art et la philosophie.

Or c’est dans la nature même de ce dialogue que le bât blesse. Même si, grâce aux discussions entre Friedrich et Ludovike, l’écrivain parvient à éveiller en nous curiosité et intérêt pour une quantité de sujets qui ne demanderaient qu’à être approfondis selon nos envies, elle peine à insuffler à un tel échange l’authenticité nécessaire à sa crédibilité. Les dialogues, en effet, sont tour à tour minimalistes et artificiellement entremêlés de citations, laissant au lecteur le sentiment inconfortable que Lucienne Girardier Serex se sert de ses propres personnages pour donner une leçon de culture générale. Un état d’âme de Schiller, une démonstration picturale, un souvenir d’odeur parisienne, tout est prétexte à la citation. L’à-propos de ces dernières n’est d’ailleurs aucunement mis en cause, mais ce « dosage » maladroit a tôt fait d’agacer le lecteur, qui peine à continuer d’ « y croire ».

Passons, enfin, sur le compte-rendu de la jaquette du livre, qui voit (probablement, là aussi, avec plus de maladresse que de prétention) Le sourire de Schiller comme une « tentative – réussie – du peintre de capter l’âme du poète ». Certes, l’originalité bien réelle de Lucienne Girardier Serex a été de réunir, en un roman, deux artistes célèbres, dont les échanges passionnés font naître une multitude de réflexions. Mais était-il à ce point nécessaire de montrer si ostensiblement que l’on s’est documenté? L’inévitable charge d’artifice qui en découle nuit à la crédibilité de l’œuvre et risque fort de laisser, sur le visage du lecteur, la grimace d’une légitime frustration.

Catherine Borel

Lucienne Girardier Serex, Le sourire de Schiller, In Octavo Editions, 191 pages, 18 €

Les mythes brisés

On est vivant ou on ne l’est pas. Que ce soit en Ethiopie, ou ailleurs, l’essentiel est de partir, se mettre en danger – et c’est là que la passion se fait, ou se défait – mais attention ! uniquement chez certains êtres à l’affût, disponibles. L’ouverture à l’autre est l’un des enjeux les plus problématiques de notre société, et ce n’est pas la première fois que Corinne Desarzens s’empare du sujet (voir son précédent roman Le Gris du Gabon, paru en 2009 aux éditions de l’Aire) avec la subtilité que lui donne l’expérience, ni idéalisée, ni froidement factuelle – jusqu’à un certain point…

Toute connaissance vient du terrain. L’auteur donne bénévolement des cours de français dans un camp de requérants d’asile, poussée par la double curiosité de l’écrivain-chercheur, fouineur – la journaliste, donc, posant des questions fâcheuses aux politiques, leur rappelant – naïve à dessein – que les dossiers de demande d’asile cachent des êtres humains. Notre politique d’immigration a des failles dont l’auteur s’offusque, se moque avec un mordant comique rafraîchissant (on relira les passages sur une certaine conseillère fédérale avec délectation !).

Et comme dans n’importe quel roman d’aventures, l’héroïne découvre le monde fantastique et dur des réfugiés qui préfèrent souffrir l’enfermement et la misère sociale que de rentrer chez eux où règnent guerres et famines. La vie, « paradis stérile » un peu trop ordinaire que mène la narratrice « seule et tranquille » avec son mari, est brisée par l’arrivée d’un bel Erythréen à l’allure de roi, avec qui elle réapprend l’amour et la jouissance. L’histoire est éculée, on l’avoue, on en rit : l’Orient continue toujours à fasciner, après les turqueries à la mode du XVIIIe siècle, les afric-âneries, disons-le. Hélas, la passion est condamnée, comme dans toute bonne tragédie, et l’amant jaloux est renvoyé.

Prochaine étape du voyage initiatique : l’Ethiopie, où la narratrice se rend à la recherche d’une vérité, d’un nouveau foyer, d’un nouvel amour qui lui feront « oublier de se sentir comme d’habitude ». Merveille du voyage, « qui vous fait et vous défait », selon le beau mot de Nicolas Bouvier ! Desarzens se réclame de la lignée des écrivains-voyageurs comme Michel Leiris et épingle ironiquement le tourisme « éclairé » des bourgeois se piquant de culture et d’ouverture, tout en restant dans leur tour d’ivoire.

« Life’s a stage », disait Shakespeare et, hélas, l’auteur n’échappe pas à la tentation de « rentabiliser » son expérience vécue et de la théâtraliser, l’idéalisant à l’extrême. L’authenticité de sa nouvelle passion pour un Ethiopien de trente ans son cadet nous laisse dubitatif ; mais finalement les deux y trouvent leur compte, saisissant l’occasion d’une vie nouvelle rafraîchie par l’amour.

On peut saluer cependant l’originalité de la démarche, qui présente un pot-pourri de genres différents : comptes-rendus journalistiques, citations, liste de courses, prose poétique, satire sociale et burlesque, témoignage politique et amoureux. Ces procédés divertissent et empêchent la lassitude face à un style qui dépend trop souvent des « trucs » de langage (clichés, anglicismes, phrases hachées, péremptoires et moralisantes). On retient néanmoins certaines évocations de paysages, plusieurs beaux passages sur l’amour où des images innovantes et charmeuses abondent. Au-delà de l’agacement ressenti devant tant de naïveté emportée, le lecteur est touché par le désir sincère d’universaliser une expérience individuelle.

Charlotte Courdesse

Corinne Desarzens, Un Roi, Grasset, 299 pages, 18 €

Les joyaux de l’Hermitage

Cet hiver, trois mois durant, la Fondation de l’Hermitage a fermé ses portes en vue d’accueillir la nouvelle exposition intitulée « Au fil des collections, de Tiepolo à Degas ». Profitant également de cet intermède pour faire peau neuve, c’est une maison entièrement rénovée – de la porte d’entrée aux parquets – qui accueille entre ses murs, fraîchement repeints pour l’occasion, les visiteurs et amateurs d’art venus admirer ses collections. La nouvelle exposition de la Fondation met en valeur la bâtisse qui a abrité toutes ses entreprises depuis son exposition inaugurale en 1984 – après tout, la maison de l’Hermitage, avec son jardin, s’avère être l’unique œuvre d’art qui ait honoré de sa présence toutes les expositions sans exception.

Cette exposition, dont le principal objet réside dans la présentation des pièces maîtresses des collections de la Fondation, constitue également une belle occasion de rendre hommage à la générosité des divers mécènes, à celle des différents collectionneurs qui accordent leur confiance à l’institution, ainsi qu’à tous les partenaires participant à son rayonnement.

C’est donc sous ces auspices que l’on est invité à pénétrer entre les murs bientôt bicentenaires. Au rez-de-chaussée, la première salle présente des paysages de Venise peints par Bocion, comme autant de fenêtres poétiques et romantiques ouvertes sur ses parois. On poursuit cette ballade au gré des courants, toujours en compagnie de l’artiste, jusqu’aux eaux calmes du Léman. La famille Tiepolo, le père et ses deux fils, nous invitent ensuite à admirer leur parfaite maîtrise du dessin. A l’étage, le visiteur fait la connaissance de deux femmes au regard perçant peintes par Vallotton. Le voyageur de passage dans la villa aura également l’opportunité d’esquisser un pas de deux avec l’une des danseuses de Degas, ou encore de partager un instant d’intense amitié offert par Vallotton et Vuillard. Sous les combles règne une ambiance quelque peu mélancolique, en compagnie des œuvres d’Auberjonois, de Bosshard et de Borgeaud. L’atmosphère devient ensuite mystérieuse, au contact des silhouettes tourmentées peintes par Soutter. Et tout en bas, à la cave, là où la lumière ne s’aventure plus, le visiteur peut se risquer à chercher la clé des peintures énigmatiques de Magritte parmi la correspondance que ce dernier a entretenue avec le poète Gui Rosey.

Cette promenade à travers les pièces de la maison, au fil des collections, du XVIIIe au XXe siècle, souligne également le travail effectué par la Fondation et ses collaborateurs. Ici, la création elle-même se révèle être un cheminement : que ce soit par des études préparatoires (comme pour Bocion), suivant l’exploration d’une même thématique (avec Soutter) ou au travers de l’évolution de toute une carrière (celle de Valadon), l’exposition présente l’art tel un véritable moteur, vecteur de passion, fédérateur dans l’âme. On ressort de cet écrin architectural avec l’impression d’avoir passé un moment intime auprès des artistes et de leurs modèles. Une exposition pittoresque, tissée de fils historiques enchanteurs, de philanthropie et de passion.

Alexia Brodu

Au fil des collections. De Tiepolo à Degas. Fondation de l’Hermitage, Lausanne, du 27 janvier au 20 mai 2012.

Illustration : Edgar Degas, Danseuse, sans date, pastel sur carton, 21,3 x 17,8 cm, collection privée, © photo : Schweizerisches Institut für Kunstwissenschaft, Zürich, Jean-Pierre Kuhn.

Reporters suisses sans frontières

Swiss Press Photo 11 prend ses quartiers d’hiver au Château de Prangins, unique étape romande de cette rétrospective des meilleures photographies de presse suisses de l’année 2010. Cette exposition itinérante, est le fruit d’une sélection établie par un jury international parmi 3411 clichés, alors répartis selon plusieurs catégories : Actualité, Portrait, Art et culture, Etranger, Vie quotidienne et environnement, ainsi que Sport. Les lauréats de ces différentes catégories sont Samuel Golay (Actualité), Helmut Watcher (Vie quotidienne et environnement), Jean-Patrick Di Silvestro (Portrait), Marcel Grubenmann (Sport) et Fabian Unternäher (Art et culture).

Le journaliste genevois Christian Lutz, quant à lui, s’est vu attribuer le prix principal avec sa série sur le marché du pétrole au Nigeria, dans la catégorie Etranger, une première pour le concours de la meilleure photographie de presse suisse. Le photographe l’affirme lors d’un entretien figurant dans le catalogue : ce fut une « surprise, justement parce que j’avais le souvenir d’images gagnantes liées à une actualité suisse ». Ce choix comporte donc le mérite de sacrer un travail photographique en fonction de sa qualité, et d’échapper ainsi à la tentation de sélectionner des clichés en raison de l’intensité de l’événement qu’ils relatent – événement d’autant plus fort lorsqu’il est issu de l’actualité suisse.

Ce n’est pourtant pas le cas de l’ensemble des clichés exposés, à l’instar de certaines photographies de la catégorie Sport, empreintes d’un certain sentiment national. De plus, le travail de Christian Lutz a le mérite d’interroger les frontières du photojournalisme, proposant des images sombres qui témoignent d’un travail de désaturation des couleurs. À la question : « quelles sont les limites entre le photojournalisme et la photographie d’art ? », le photographe répond : « naviguer entre journalisme et photo d’art n’est pas un problème, tant mieux si cela suscite le débat. Mais il ne faut pas passer à côté de l’essentiel, qui est de célébrer la photographie ! ».

Du point de vue scénographique, une innovation de taille mérite d’être signalée pour cette édition 2011 : dans la volonté de se rapprocher de la mise en page des médias imprimés – qui sont les premiers supports de diffusion des photographies en question – les clichés sont reproduits sur de grands panneaux lumineux munis d’un système rétro-éclairé. Point de clichés originaux donc au Château de Prangins, à l’exception de la rétrospective parallèle consacrée au journaliste et photographe suisse René Burri, le deuxième grand lauréat de l’exposition, recevant le « Swiss Press Photo Life Time Achievement Award » à l’occasion des vingt ans de Swiss Press Photo. Né en 1933, René Burri a photographié au cours de sa carrière des hommes tels que Picasso, Ernesto « Che » ou encore Le Corbusier, comme en témoignent les clichés exposés à Prangins sous le titre Le Corbusier intime.

Notons enfin qu’une journée spéciale intitulée « Reporter photo au château » est organisée le 5 février 2012, une bonne occasion de découvrir l’exposition Swiss Press Photo 11 et d’assister notamment à un débat autour de l’état du photojournalisme en Suisse, qui, semble-t-il, ne manque ni d’audace ni de créativité.

Emily Fayet

Swiss Press Photo 11, Musée national suisse, Château de Prangins, du 22 décembre 2011 au 18 mars 2012.

Le catalogue de l’exposition, établi sous la direction de Michael von Graffenried, est publié par Benteli Verlags AG, 136 pages, CHF 25.–

Illustration : Christan Lutz, Strates, Du Magazin, Swiss Press photographer of the year, La série lauréate « Étranger »

Avec 2,4 millions de barils quotidiens, le Nigeria est le premier producteur de brut du continent africain. Côté pile, une manne dont profitent expatriés et nouvelles élites à Lagos et Abuja. Côté face, la pollution laissée par les exploitations pétrolières et la corruption renforcent la pauvreté qui touche la grande majorité de la population.