Les Lettres & les Arts
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Un long printemps de paix

La vie est chouette pour Danny Šmirický : c’est le printemps et il y a tant de jolies filles à séduire ! Que les nazis occupent le pays ne gâche en rien les ambitions de ce jeune Don Juan : les restrictions des Allemands sont si faciles à déjouer qu’elles en deviennent presque comiques. Et si les camps existent, le village de Kostelec en est bien éloigné, lui qui n’est secoué que par le jazz et les amourettes.

La narration lente, aux accents naïfs et insouciants, d’Une chouette saison s’accorde à la description de ces événements futiles auxquels on s’attache quand rien, ou presque, ne menace la tranquillité de la vie. Ainsi, Danny tombe amoureux, passe des examens de rattrapage, fait de la musique, retombe amoureux et la vie suit son cours. Seule l’irruption violente de la guerre, dans les dernières lignes du roman, justifie la banalité des événements (peut-on parler d’intrigue ?) relatés sur les trois cents et quelques pages qui précèdent : arrivé là, le lecteur se retourne et mesure toute l’innocence que la guerre va détruire. Une dernière saison de paix, voilà ce dont l’auteur a voulu nous faire profiter.

Malheureusement pour nous, la paix permet aussi l’ennui et la Chouette saison semble parfois interminable. D’autant plus que Josef Škvorecký, voulant respecter la voix de son narrateur adolescent, essaime son récit de clichés romantiques qui, s’ils sont la trace de l’ardeur du jeune héros, n’en finissent pas moins par exaspérer le lecteur. Toutes les filles de Kostelec, en plus d’être « magnifiquement bronzées », ont ainsi des « cheveux couleur de bronze », des mains « aux ongles de nacre rose » et « des yeux verts de chatte », quand elle n’ont pas un regard « café au lait [qui fait] l’amour avec le paysage »…

La musique semble avoir inspiré l’auteur de manière plus originale : le jazz rythme les dialogues et les « sanglots rageurs » du saxophone sonnent plus authentiques que le lyrisme du jeune Danny. Comme dans l’art cinématographique, la musique qui accompagne Une chouette saison évoque souvent plus d’émotions que le récit lui-même. Cet effet paradoxal en littérature est très maîtrisé par Josef Škvorecký qui réussit jusqu’à faire vibrer un flexatone mélancolique dans l’imagination du lecteur.

La monotonie du récit est aussi rompue par quelques scènes comiques, rares mais efficaces. Dans une discrète défense de la liberté artistique, l’auteur se fait un plaisir de tourner en bourrique la censure nazie. Ainsi voit-on, partagé entre la crainte et le rire, Danny persuader un bureaucrate allemand que le charleston est une danse typiquement aryenne.

Cependant, ni l’humour ni la musique ne compensent l’ennui qui se dégage du récit répétitif et enfantin de Josef Škvorecký. De même, si la fin du roman offre un angle de vue peu commun sur les conséquences dramatiques de la guerre, une nouvelle aurait suffit à en rendre tout l’effet sans risquer de perdre son lecteur en chemin. Le titre révèle finalement plus du récit que la quatrième de couverture : simple et sans grand éclat, n’est-ce pas ce qu’on décrit comme « chouette » ?

 Louise Bonsack

Josef Škvorecký, Une chouette saison, Gallimard, coll. « Du monde entier », 329 pages, 23,50 €

Histoire d’un support : la toile à peindre

Au XIXe siècle, Paris devient le lieu d’une effervescence picturale hors du commun. En parallèle de  l’évolution de l’activité artistique, l’étude de la composante matérielle de l’art, celles des supports et des techniques, apporte une contribution non négligeable à la compréhension des œuvres. C’est à partir de ce postulat que Pascal Labreuche décortique dans une étude minutieuse l’histoire matérielle de la peinture à Paris aux XVIIIe et XIXe siècles. Publié par l’Institut national d’histoire de l’art, dans la collection « l’art et l’essai », l’ouvrage se veut la réunion de l’histoire des techniques et des inventions liées au métier de peintre, mais aussi celle des hommes qui ont contribués à développer ces techniques.

Si le contexte historique général retenu est celui de la première révolution industrielle en France, l’auteur prend néanmoins largement le temps dans ses deux premiers chapitres d’étendre son étude aux siècles précédents, ne serait-ce que pour définir les objets de son travail : toile, enduits, châssis, mais aussi techniques de tissage, clous et marques de fabrique des manufactures. En effet, dans la perspective d’approche globale recherchée, tous les composants de l’œuvre sont à prendre en considération. Pascal Labreuche s’attarde également sur les métiers de la peinture, comme celui de marchand de couleurs.

L’étude de l’impact de la Révolution sur l’art, avec notamment l’apparition de la notion de patrimoine national, montre qu’avec l’évolution sociale et les enjeux politiques du début du XIXe siècle, l’Etat prend un rôle actif dans la recherche scientifique au service de l’art. Le climat est propice à l’expérimentation et aux innovations, qui sont détaillées par l’étude grande figures ou d’entreprises, telle la maison Belot, dont les archives ont constitué une mine d’information importante. Enfin, la fabrication des toiles à peindre n’échappe pas aux progrès liés à la mécanisation du travail ; le dernier chapitre, qui porte sur la période 1840-1890, montre une tendance à la rationalisation et à la standardisation des produits.

Bien que cet aspect ne soit que trop légèrement évoqué, l’ouvrage laisse entrevoir que l’évolution du statut d’artisan à artiste s’est faite aussi à travers l’évolution de son matériel. De la tradition d’ateliers aux grandes maisons commerciales, les artistes délèguent la préparation de leur matériel à des marchands, dont ils deviennent de plus en plus dépendants. De même, la toile, pièce artisanale, devient un bien manufacturé produit à la chaîne selon des critères standardisés. On regrettera également que la conclusion n’apporte pas plus de réponses suite à la quantité de travail accompli, mais il convient sans doute de se souvenir que l’auteur est avant tout un historien de l’art et non un historien de l’économie ou un sociologue.

Ecrit par un spécialiste de la restauration dans une langue claire, ce livre richement documenté intéressera particulièrement ceux qui ont à traiter avec une œuvre ancienne, qu’ils soient conservateurs, marchands ou restaurateurs, mais aussi l’historien curieux de découvrir un aspect inédit de l’étude de la société industrielle.

François Zay

Pascal Labreuche, Paris, capitale de la toile à peindre, XVIIIe – XIXe siècle, CTHS – INHA, 367 pages, 39 €

La violence dans l’Europe moderne

Comment les massacres du siècle dernier ont-ils été possibles dans un monde essentiellement régi par la confiance ? C’est la question de départ de l’essai de Jan Philipp Reemtsma, Confiance et violence. Rédigé à partir d’articles et de conférences, cet imposant ouvrage se veut une réflexion sur les notions de confiance et de violence dans la formation de l’Europe moderne.

L’auteur, sociologue, utilise une perspective historique pour montrer l’émergence d’une nouvelle civilisation après la Renaissance, dont la perception de la violence a changé par rapport à la norme médiévale : la violence exercée par l’individu devient de moins en moins acceptable, alors que se dessine un monopole de son utilisation par l’Etat.

A l’aube du XXe siècle, le droit de la guerre est codifié et les rapports sociaux sont régis par une confiance mutuelle. L’angle d’attaque est alors le suivant : comment cette société, en apparence dégoutée par la violence, a-t-elle pu tolérer les orgies sanglantes à venir ? En guise de réponse, on découvre les différentes rhétoriques de légitimation de la violence : défense de la « civilisation » face aux « barbares », terreur révolutionnaire, puis idéologies nazie et communiste, avec leur hantise des « impurs ». S’ensuit un questionnement sur la place de la violence dans le monde d’après 1945, avec pour hypothèse que le malaise de la modernité traumatisée par les catastrophes du XXe siècle pourrait être surpassé par une nouvelle acceptation de la violence – mais alors, notre civilisation serait transformée.

L’essai de Reemtsma est d’une grande richesse : à des concepts purement sociologiques s’ajoutent de nombreuses références tirées de l’histoire, de la littérature (notamment des œuvres de Shakespeare et de Schiller) et même du cinéma. Lors de ce voyage dans le temps, Reemtsma aborde des thématiques telles que l’intolérance religieuse, la torture ou l’art de la guerre, et évoque les différentes formes de pensée politique et idéologique qui ont cherché à restreindre la violence – ou au contraire, l’ayant glorifiée. Si l’analyse porte sur toute l’histoire européenne, les régimes responsables des massacres du siècle dernier sont passés au crible. Le langage du sociologue est abandonné au profit d’une plume acerbe quand il s’agit de mettre à nu les mécanismes des régimes de terreur nazi et communiste et de leurs émules. Même des personnages comme Lénine et « Che » Guevara ne sont pas épargnés ; en analysant le discours et le comportement des bourreaux de tout bord politique, Reemtsma cerne le moment où l’idéologie se fait meurtre, où les normes de la civilisation moderne s’effondrent.

D’un style académique, Confiance et violence trouvera son public surtout parmi les sociologues ou les historiens des idées politiques, mais pas uniquement. Enrichi par de nombreux exemples qui rendent sa lecture agréable, cet ouvrage offre d’intéressantes pistes de réflexion aux lecteurs désireux de comprendre un pan capital de notre société.

Loïc Chollet

Jan-Philipp Reemtsma, Confiance et violence. Essai sur une configuration particulière de la modernité, Gallimard, 591 pages, 29.50 €

« L’élitisme pour tous » !

L’intérêt pour les humanités grecques et latines, en Suisse Romande, est clairement lié au contexte de la réforme : les deux académies, de Lausanne comme de Genève, ont été crées pour former des pasteurs. Cette formation classique, plus qu’ailleurs, est ainsi une formation traditionnelle.

Des deux côtés de la lame

C’est à un chercheur reconnu par ses pairs que Gérard de Cortanze a confié la rédaction d’une biographie de l’homme de fer de la Révolution française. En effet, Joël Schmidt a déjà signé quelque trois ouvrages dans la collection de poche – faisant l’apologie de Jules César, de Cléopâtre – et, plus récemment, une vie d’Alexandre le Grand.

En tant qu’écrivain et historien, Joël Schmidt nous avait, il est vrai, plutôt habitués à traiter de l’Antiquité. Avec Robespierre pourtant, malgré la distance temporelle, le biographe continue d’écrire la vie de grands hommes politiques qui ne firent pas que marquer une époque, mais qui, surtout, l’incarnèrent.

Comment évoquer la Rome républicaine agonisante sans penser à Jules César, dictator, trop souvent considéré comme un imperator ? Comment questionner l’histoire grecque et faire l’impasse sur le fils de Philippe de Macédoine, dont la fin de règne marque l’entrée dans la période hellénistique ? Comment, enfin, écrire la création de la France après 1789 sans évoquer Maximilien Robespierre, figure emblématique qui « a ensanglanté la Révolution française, mais sans perversité, sans volonté de faire le mal, comme l’ont fait tant de dictateurs de l’Histoire » ? On ne peut faire le récit de la vie de ces hommes sans faire de l’Histoire, tant les deux aspects sont imbriqués. Gare alors à ne pas perdre de vue son objectif premier.

Mais dans le cas de Robespierre, le destin de l’homme est à ce point lié aux événements qu’il devient difficile de les dissocier. Si c’est donc principalement la période révolutionnaire qui occupe l’ouvrage, on regrettera peut-être ne pas avoir plus d’éclairage sur les années qui précédent le serment du Jeu de paume et qui forgèrent le caractère du protagoniste. Joël Schmidt dresse le portrait d’un homme qui, à la fin de sa carrière et de sa vie, peut être perçu comme un être méfiant, intransigeant, aveuglé, « enfermé dans ses idées », « submergé par une cécité politique qui frise le pathétique ou la folie », certain que ceux qui sont contre lui sont opposés à la République. Cependant, si Robespierre s’est tout entier consacré à la Révolution, jusqu’à des extrémités dangereuses, Joël Schmidt, sans pour autant ménager le révolutionnaire, refuse d’en faire un malade paranoïaque.

Sous la plume habile et critique d’un historien que l’on sent maître de son sujet, la vie de Robespierre se transforme en roman à suspens. Il faut dire que le sujet s’y prête : les rebondissements ne manquent pas dans ses derniers jours où Robespierre perd soutien après soutien, sans pour autant abandonner l’espoir de trouver de nouveaux appuis, ou lorsqu’il s’agit du mystère qui entoure sa blessure à la mâchoire (signe d’une tentative ratée de suicide ou œuvre de Merda, un gendarme zélé aussi fier que Robespierre ?).

À la lecture de cet ouvrage, force est de constater que l’« affaire Robespierre » n’est pas close. Peut-être faut-il admettre que le personnage conserve une part de mystère, comme le prétend Lamartine, pour qui le révolutionnaire est une énigme. Pour Joël Schmidt également, « Robespierre est inexplicable » – une preuve de modestie de la part d’un biographe qui met le doigt sur des points intéressants.

Elodie Paupe

Joël Schmidt, Robespierre, Folio biographies, 335 pages, 8.40 €