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Auteur Adrian Aeschbach

Y a-t-il une philosophie analytique ?

Encore récemment, à l’occasion de la nomination de Claudine Tiercelin au Collège de France, on a pu constater à quel point la philosophie analytique suscite la méfiance, et parfois le dédain, d’une grande partie des philosophes continentaux. Mais de quoi se plaint-on au juste ? Car à en croire les plus fervents adversaires de la philosophie analytique, celle-ci abriterait un groupe d’illuminés presque sectaire de logiciens scientistes conservateurs, dont le dessein serait d’abaisser toute pensée en la réglementant. Quelque éculée (le cercle de Vienne appartient à l’histoire lointaine de la tradition analytique) et caricaturale qu’elle soit, cette image de la philosophie analytique suppose au moins qu’elle existe comme un ensemble cohérent, aux moyens et aux but clairs et incontestés – bref, qu’elle forme une certaine unité.

Or, la division bien connue qui existe entre les deux traditions a donné lieu à tant de querelles, plus ou moins honnêtes et fécondes, qu’elle a sans aucun doute contribué à occulter ses raisons profondes en mettant en avant les passions pas toujours très dignes de ses tenants. Glock note d’ailleurs à ce sujet que le caractère du débat en a poussé beaucoup à avancer des thèses un peu trop audacieuses, voire arrogantes. Dans ce climat, la philosophie analytique souffre de clichés réducteurs quand pourtant elle a évolué au point d’être aujourd’hui si plurielle qu’il est difficile d’en identifier, si tant est qu’il existe, l’ensemble doctrinal ou formel qui la fonde.

Le livre de Hans-Johann Glock apparaît comme une excellente référence pour quiconque s’intéresse à la question. D’ailleurs, c’est sans doute précisément parce que cet essai n’est pas particulièrement adressé aux philosophes continentaux et parce qu’il ne traite pas directement de la fameuse dispute qu’il semble combler une réelle lacune dans le monde francophone.

La structure du discours de Glock laisse déjà comprendre qu’il ne s’agit pas d’une tentative de définition, au sens étroit du mot, mais, plutôt, d’une tentative de caractérisation. La philosophie analytique abrite d’ailleurs suffisamment de différences et de différends pour que la question de savoir en quel sens elle désigne un ensemble distinctif doive être posée. Par conséquent, ce sont successivement tous les angles sous lesquels on peut aborder la question qui sont examinés, en particulier les angles historique et géographique, l’angle thématique et doctrinal, ainsi que celui de la méthode et du style.

Peu, sans doute, verraient quoi que ce soit à redire sur l’exposé de chacun de ces volets pris isolément. Pourtant, l’érudition et le sens de la nuance avec lesquels le philosophe zurichois examine la question le poussent à abandonner toute conception positive ou constructive de la philosophie analytique.  L’histoire et les origines, anglaises bien sûr, sont, somme toute, tout aussi continentales – autrichienne comme on sait, et allemande. Et sur la question du style, peut-on sérieusement avancer que la philosophie a l’apanage de l’analyse ou de la clarté ?

Ainsi, pour l’auteur, la philosophie analytique doit, en fin de compte, être appréhendée comme un ensemble qui ne compte pas réellement de traits distinctifs suffisants, mais plutôt une variété de propriétés constituant des « ressemblances de famille ». Rien de très étonnant de la part de l’auteur du Dictionnaire Wittgenstein, pour qui la philosophie est une activité dédiée essentiellement à clarifier nos concepts et à évacuer les faux problèmes.

Adrian Aeschbach

Hans-Johann Glock, Qu’est-ce que la philosophie analytique ?, tr. F. Nef, « Folio Essais », Gallimard, 524 pages, 12,5 €