Créer du neuf ne fait pas partie de la philosophie littéraire d’Annie Ernaux. Les textes contenus dans Écrire la vie forment un regard résolument tourné vers le passé, vers le connu qu’elle exploite et retravaille sans cesse. Avec des récits comme Les armoires vides, La honte et Passion simple, elle explore les périodes marquantes de sa vie – adolescence révoltée, avortement, liaisons amoureuses – avec le souci permanent de parvenir à recréer l’instant, à retranscrire une vérité déjà oubliée. Si l’auteur décrit les défauts et les faiblesses des autres, soulignant le dégoût que lui ont longtemps inspiré ceux de ses parents, elle s’acharne doublement sur ses propres vices, jamais maquillés ou excusés. Elle expose mais ne juge pas, n’impose pas d’analyse pouvant colorer les événements de son passé, les raisons qui ont pu pousser une personne à se comporter de telle ou telle manière.
Par la répétition, d’un texte à l’autre, d’expressions bien précises, de mots assemblés de la même manière (toujours « la Coop et le Familistère » et non l’inverse), la petite fille puis la femme du passé reprennent peu à peu vie avec leurs habitudes et leurs idiomes. « Mettre au jour les langages qui me constituaient » : voilà la tâche qu’Ernaux se donne, reportant sans détour le conflit entre le patois de son enfance et le « bon » français qu’elle apprend à l’école, sa révolte de jeune fille contre tous ces mots qui la rattachent à une classe sociale qu’elle n’aspire qu’à laisser derrière elle.
Au fil de l’œuvre, la colère présente dans Les armoires vides se mue peu à peu en défense de ces différentes façons de communiquer, ce parler authentique nécessaire à la retranscription fidèle de celle qu’elle a été et ne sera jamais plus, pour effectuer une « ethnologie de moi-même ».
Écrire la vie donne l’occasion de parcourir un travail de plusieurs décennies, une recherche littéraire continue qui se reflète dans cet ensemble de récits qui se chevauchent, créant une série d’images et d’impressions, de langages et d’événements qui forment le portrait à la fois d’une existence individuelle et du milieu dont l’auteur est issue. Toutefois, ces histoires sont à découvrir au compte-goutte plutôt qu’en un seul bloc, car les sujets si souvent répétés peuvent finir par lasser. D’autre part, on reprocherait presque à Gallimard de ne pas avoir attendu un peu (une lettre adressée à la sœur d’Annie Ernaux, Ginette, décédée avant sa naissance – sujet à peine mentionné dans Écrire la vie, traité en fait divers – est parue en 2011), et d’avoir laissé de côté certains récits de celle qui dit : « j’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte ».
Contrairement aux récits La place et Une femme qui relatent les vies de ses parents dans leur entièreté, on ne peut oublier que celle qui décrit sans honte chaque aspect de son passé continue d’exister quelque part, de progresser dans son parcours de réflexion et de remémoration. Sans vouloir taire avant l’heure une voix essentielle de la littérature sociale française, la traversée de l’œuvre d’Ernaux se fait dans la certitude qu’il faudra la parcourir à nouveau après sa mort, afin d’en saisir tout le sens et, en quelque sorte, de poursuivre son travail.
Zoé Perrenoud
Annie Ernaux, Écrire la vie, Quarto Gallimard, 1088 pages, 25 €


