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Rubrique Propos d’auteur

« On est tous des barbares ! »

Né en 1928 dans le Val Bedretto, une vallée isolée du Nord du Tessin, Giovanni Orelli est sans doute l’auteur suisse italophone le plus fécond et cosmopolite du XXe siècle. Issu d’une famille de paysans, ce professeur de lycée retraité vit aujourd’hui à Lugano. Nourri de Dante, Boccace, Machiavel, Guichardin, mais aussi de Flaubert, Proust, Borges ou Gadda, son œuvre est à la fois digne de cette filiation et radicalement moderne par ses allusions, d’une ironie souvent mordante, aux déviances du monde contemporain. Amoureux de la parodie tout en défendant infatigablement la culture littéraire en pleine érosion, Orelli était particulièrement bien placé pour venir s’exprimer sur le thème du « Barbare en littérature » dans la cadre du cycle de conférences intitulé « Littérature et barbarie » organisé par la Maison des Littératures de l’Université de Neuchâtel le 24 novembre dernier. Nous avons saisi l’occasion pour nous entretenir avec lui.

La barbarie du monde actuel est une thématique très présente dans la plupart de vos textes (pensons, par exemple, au roman Le Train des Italiennes ou au recueil de vers Concertino pour grenouilles) et toujours d’actualité dans le débat culturel contemporain. Où situer, de votre point de vue, les barbares d’aujourd’hui ?

Personne, aujourd’hui n’échappe à la barbarie, on est tous des barbares ! On peut évidemment lire les faits divers pour s’en rendre compte. Mais Dante déjà s’indignait en qualifiant de barbares les Florentines qui montraient trop généreusement leurs seins, comportement qu’il souhaitait voir puni par le Ciel ou les autorités de la ville. Mais parmi les nombreuses acceptions* de la barbarie, j’aime m’occuper de celle qui a trait à l’éducation. Lorsque j’étais élève, il y a plus d’un demi-siècle, j’étais enragé contre les anthologies, qui excluaient systématiquement les poètes « barbares », c’est-à-dire dialectaux ou ne correspondant pas au canon de la littérature « noble », celle qui ennuyait les élèves, alors que l’ennui – et le poète Umberto Saba le disait déjà – est le pire ennemi de l’enseignement.

La barbarie est donc inhérente à la nature humaine. Mais dans quelle mesure en sommes-nous responsables ?

À la fin de L’Enfer, Virgile reproche à Dante son attention à la vulgarité et à tout ce qui relève du démoniaque en lui disant « Che voler ciò usdire è bassa voglia » (« Il est bas de prêter l’oreille à de si vils accents », Chant XXX, vers 148) : il est de mauvais goût de perdre du temps à écouter ces stupidités. Mais heureusement, pour nous, que Dante n’exclut pas de sa poésie l’attention pénétrante portée à une querelle entre damnés. L’ensemble de son expérience se reflète dans l’incomparable pénétration – ce sont des mots du critique Gianfranco Contini – de tous les aspects de la réalité et de la nature humaine. Et alors, la barbarie peut devenir quelque chose de tout à fait positif !

Dans votre œuvre, vous mettez beaucoup en évidence nos côtés les plus sombres, avec, parfois, une sorte de complaisance. Est-ce vraiment là le rôle de la littérature ?

Pas du tout. Mais c’est la nature de celui qui écrit. Personnellement, je suis naturellement porté vers une forme de pessimisme. Par exemple, j’ai lu avec beaucoup de plaisir Schopenhauer. Mais cette attitude peut être contrebalancée par une forme d’ironie. Une de mes grandes influences du XXe siècle est d’ailleurs Carlo Emilio Gadda. Ses mémoires de guerres sont aussi d’un pessimisme atroce, mais respirent en même temps une grande « allégresse ».

Vous avez toujours été une voix très critique, notamment par rapport à certaines réalités sociales de la Suisse de l’après-guerre : pensez-vous qu’elle a été suffisamment entendue ?

Disons que c’est effectivement un problème. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’il y a quelques décennies, nous, les écrivains provinciaux du Tessin, jouissions d’une plus grande attention tant du côté alémanique que de la part de la Lombardie. Un jeune étudiant qui rentre au Tessin (s’il rentre) après des études à Zurich, Neuchâtel, Genève, Rome, etc., s’il écrit, trouve aujourd’hui des conditions moins favorables qu’à mon époque. Affaiblissement de la culture en Italie, métamorphose du Tessin en site « laid, bruyant, superficiel » et perte de poids de la langue italienne dans le contexte suisse en sont la cause.

Propos recueillis par Renato Weber

Illustration : Emilio Rissone « Giovanni Orelli che legge un giornale »,               © Emilio Rissone.

« L’écriture est un jeu »

Nous vous connaissons pour vos romans, Rapport aux bêtes et Efina, mais également pour vos écrits radiophoniques, comme Quand Mamie, paru cette année. Autant dans le fond que dans la forme, vos textes ne se ressemblent pas. D’où vient une telle diversité ?

Oui c’est vrai, je suis très curieuse de nouvelles formes et de nouveaux thèmes. La curiosité est un moteur dans mon écriture. J’aime aller vers le neuf et vers ce que je ne connais pas, cet inconnu me tire en avant. L’écriture est un jeu et j’ai envie d’essayer toutes sortes de choses. Les textes que vous citez sont en effet différents, cette diversité est née naturellement. Il faut dire qu’ils ont été écrits à des années d’intervalle. Mon regard et mes envies changent beaucoup. L’écriture n’est pas figée, c’est un processus.

« Le rôle de l’architecture, c’est d’interpréter la mémoire. »

En proposant une partie de la rétrospective Botta. Architecture 1960-2010 mise sur pied au Musée d’art moderne (MART) de Rovereto (Trentin, Italie), le Centre Dürrenmatt de Neuchâtel (CDN) rend actuellement, et jusqu’à fin juillet, hommage à son architecte grâce à une exposition consacrée à son œuvre qui s’intitule Mario Botta. Architecture et mémoire . Nous avons posé trois questions à « l’architecte de la nation ».

Les Lettres et les Arts : Dans quelle mesure les notions d’architecture et de mémoire sont-elles liées ?

Mario Botta : Dans une société marquée par la mondialisation, où tout semble possible et disponible,  je considère la mémoire comme un espace privilégié pour l’architecte. L’homme a plus que jamais besoin de se reconnaître dans un territoire physique, culturel, de mémoire. Le rôle de l’architecture – les constructions ayant généralement une vie plus longue que leur architecte – est d’interpréter la mémoire, car elle devient le témoin d’une condition ainsi transmise aux générations futures.

Trois questions à Robert Kopp

Pourquoi republier un livre sur Baudelaire qui date de 1939, alors que rien ne vieillit plus mal que la critique littéraire ?

C’est que ce livre constitue l’exception qui confirme la règle. En effet, plus personne ne se reporte aux monographies de Gonzague de Reynold, d’Ernest Raynaud, de Pierre Flottes, de Christian Riemestad (en danois), de Mario Bonfantini (en italien) ou d’Enid Starkie (en anglais), qui ont pourtant tous marqué les études baudelairiennes à leur époque. Ils ont été de bons guides, ils nous ont facilité la compréhension de Baudelaire, mais ils ont pas vraiment habité Baudelaire, ils ne se sont pas identifié à Baudelaire comme Georges Blin l’a été, qui a compris Baudelaire de l’intérieur, par une véritable empathie et qui a réussi à retracer sa démarche, son projet existentiel.

Rencontre avec Elisabeth Jobin

Vous avez suivi les cours de l’Institut Littéraire Suisse à Bienne, que vous a apporté cette formation? Quelles qualités reconnaissez-vous à cette école ?

L’Institut Littéraire n’est en aucun cas nécessaire au métier d’écrivain. Je vois plutôt cette école comme une occasion de consacrer trois ans à l’écriture, tout en étant accompagnée et encadrée. Dans mon cas, ce temps à Bienne m’a permis de rédiger des textes que je n’aurais jamais écrit sinon, faute de concentration de ma part, ou d’encouragements de professeurs et d’amis exerçant le même genre d’activité.