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Rubrique Lettres d’ici

La peintre et le poète

En refermant Le sourire de Schiller de Lucienne Girardier Serex, le lecteur aura bien sûr parfait ses connaissances en technique picturale – puisque l’héroïne est peintre – mais aussi en musique, en théologie, en philosophie, en art poétique, en littérature antique et du dix-huitième siècle, en histoire, en physiognomonie. Parfaitement documentée dans tous les domaines précités, l’auteur nous entraîne dans la Souabe du duc Karl-Eugen, le Paris volcanique de 1789 ou le comté de Montbéliard, propriété du frère de Karl-Eugen, Ferdinand.

Tout le roman se tisse autour de deux personnages, la jeune peintre Ludovike Simanoviz et le poète Friedrich Schiller. Déjà célèbre, ce dernier vient trouver l’artiste dans son atelier de Stuttgart, au début de l’année 1793, et lui commande son portrait. L’écrivain, tourmenté par sa santé mauvaise, soucieux de laisser derrière lui quelques traces de gloire poétique, prend ainsi, tantôt enjoué, tantôt sombre, le rôle de modèle, confiant à la jeune femme la tâche stimulante mais ardue de fixer sur la toile la complexité de son être. Au fil de ces séances de pose s’instaure entre les deux personnages un profond dialogue, entrecoupé de descriptions sur l’air du temps et les événements politiques récents.

Au travers des récits de Ludovike, qui a séjourné à Paris avant et pendant les troubles de la Révolution, l’auteur relate, avec beaucoup de précision, l’ambiance des ateliers de peinture, les leçons des maîtres Antoine Vestier et Louis David, mais également les exactions révolutionnaires, la violence faite aux aristocrates et la chasse aux émigrés, sans oublier de dénoncer les inégalités sociales de l’Ancien Régime. Aux souvenirs évoqués par Ludovike répondent ceux de Schiller, qui raconte son enrôlement forcé dans l’armée de Karl-Eugen, sa désertion et sa fuite de Stuttgart, son amour de la littérature grecque et sa quête philosophique du beau. Au fur et à mesure que le portrait prend vie, les descriptions et les dialogues s’entrecroisent, tandis qu’entre le poète et la peintre naît une complicité nourrie à la fois par les souvenirs d’une enfance commune, un semblant d’amitié amoureuse et un intérêt partagé pour la politique, la littérature, l’art et la philosophie.

Or c’est dans la nature même de ce dialogue que le bât blesse. Même si, grâce aux discussions entre Friedrich et Ludovike, l’écrivain parvient à éveiller en nous curiosité et intérêt pour une quantité de sujets qui ne demanderaient qu’à être approfondis selon nos envies, elle peine à insuffler à un tel échange l’authenticité nécessaire à sa crédibilité. Les dialogues, en effet, sont tour à tour minimalistes et artificiellement entremêlés de citations, laissant au lecteur le sentiment inconfortable que Lucienne Girardier Serex se sert de ses propres personnages pour donner une leçon de culture générale. Un état d’âme de Schiller, une démonstration picturale, un souvenir d’odeur parisienne, tout est prétexte à la citation. L’à-propos de ces dernières n’est d’ailleurs aucunement mis en cause, mais ce « dosage » maladroit a tôt fait d’agacer le lecteur, qui peine à continuer d’ « y croire ».

Passons, enfin, sur le compte-rendu de la jaquette du livre, qui voit (probablement, là aussi, avec plus de maladresse que de prétention) Le sourire de Schiller comme une « tentative – réussie – du peintre de capter l’âme du poète ». Certes, l’originalité bien réelle de Lucienne Girardier Serex a été de réunir, en un roman, deux artistes célèbres, dont les échanges passionnés font naître une multitude de réflexions. Mais était-il à ce point nécessaire de montrer si ostensiblement que l’on s’est documenté? L’inévitable charge d’artifice qui en découle nuit à la crédibilité de l’œuvre et risque fort de laisser, sur le visage du lecteur, la grimace d’une légitime frustration.

Catherine Borel

Lucienne Girardier Serex, Le sourire de Schiller, In Octavo Editions, 191 pages, 18 €

Les mythes brisés

On est vivant ou on ne l’est pas. Que ce soit en Ethiopie, ou ailleurs, l’essentiel est de partir, se mettre en danger – et c’est là que la passion se fait, ou se défait – mais attention ! uniquement chez certains êtres à l’affût, disponibles. L’ouverture à l’autre est l’un des enjeux les plus problématiques de notre société, et ce n’est pas la première fois que Corinne Desarzens s’empare du sujet (voir son précédent roman Le Gris du Gabon, paru en 2009 aux éditions de l’Aire) avec la subtilité que lui donne l’expérience, ni idéalisée, ni froidement factuelle – jusqu’à un certain point…

Toute connaissance vient du terrain. L’auteur donne bénévolement des cours de français dans un camp de requérants d’asile, poussée par la double curiosité de l’écrivain-chercheur, fouineur – la journaliste, donc, posant des questions fâcheuses aux politiques, leur rappelant – naïve à dessein – que les dossiers de demande d’asile cachent des êtres humains. Notre politique d’immigration a des failles dont l’auteur s’offusque, se moque avec un mordant comique rafraîchissant (on relira les passages sur une certaine conseillère fédérale avec délectation !).

Et comme dans n’importe quel roman d’aventures, l’héroïne découvre le monde fantastique et dur des réfugiés qui préfèrent souffrir l’enfermement et la misère sociale que de rentrer chez eux où règnent guerres et famines. La vie, « paradis stérile » un peu trop ordinaire que mène la narratrice « seule et tranquille » avec son mari, est brisée par l’arrivée d’un bel Erythréen à l’allure de roi, avec qui elle réapprend l’amour et la jouissance. L’histoire est éculée, on l’avoue, on en rit : l’Orient continue toujours à fasciner, après les turqueries à la mode du XVIIIe siècle, les afric-âneries, disons-le. Hélas, la passion est condamnée, comme dans toute bonne tragédie, et l’amant jaloux est renvoyé.

Prochaine étape du voyage initiatique : l’Ethiopie, où la narratrice se rend à la recherche d’une vérité, d’un nouveau foyer, d’un nouvel amour qui lui feront « oublier de se sentir comme d’habitude ». Merveille du voyage, « qui vous fait et vous défait », selon le beau mot de Nicolas Bouvier ! Desarzens se réclame de la lignée des écrivains-voyageurs comme Michel Leiris et épingle ironiquement le tourisme « éclairé » des bourgeois se piquant de culture et d’ouverture, tout en restant dans leur tour d’ivoire.

« Life’s a stage », disait Shakespeare et, hélas, l’auteur n’échappe pas à la tentation de « rentabiliser » son expérience vécue et de la théâtraliser, l’idéalisant à l’extrême. L’authenticité de sa nouvelle passion pour un Ethiopien de trente ans son cadet nous laisse dubitatif ; mais finalement les deux y trouvent leur compte, saisissant l’occasion d’une vie nouvelle rafraîchie par l’amour.

On peut saluer cependant l’originalité de la démarche, qui présente un pot-pourri de genres différents : comptes-rendus journalistiques, citations, liste de courses, prose poétique, satire sociale et burlesque, témoignage politique et amoureux. Ces procédés divertissent et empêchent la lassitude face à un style qui dépend trop souvent des « trucs » de langage (clichés, anglicismes, phrases hachées, péremptoires et moralisantes). On retient néanmoins certaines évocations de paysages, plusieurs beaux passages sur l’amour où des images innovantes et charmeuses abondent. Au-delà de l’agacement ressenti devant tant de naïveté emportée, le lecteur est touché par le désir sincère d’universaliser une expérience individuelle.

Charlotte Courdesse

Corinne Desarzens, Un Roi, Grasset, 299 pages, 18 €

Entre deux mondes

Dendo est comblée. Seydou, l’homme qu’elle désirait tant, est devenu son mari et une délicate complicité s’est établie entre eux, au fil des histoires qu’ils se lisent à haute voix. Dans quatre mois, elle donnera naissance à leur premier enfant, mais à peine sorti de l’échographie, Seydou se retrouve poussé sous les roues d’un camion par deux inconnus enturbannés. Inconsolable, Dendo refuse toute réparation que lui propose la famille du camionneur et fait le serment de démasquer les assassins. Par souci de survie, elle se prostitue puis devient une mosso, redoutable femme d’affaires pratiquant le trafic de voiles, de médicaments et de drogues, voyageant entre le Tchad et l’Europe, entre la terre des réalités et la terre promise. Poussée trop loin par son envie de « manger la vie », Dendo finira sur les bords du Léman, prisonnière d’une attente qui s’éternise sans laisser entrevoir d’issue.

Mosso est avant tout un récit de l’entre-deux. Tous les personnages de Nétonon Noël Ndjékéry passent par une période de transition et d’incertitude, que ce soit vis-à-vis de leurs sentiments ou de leur futur. Même mort, Seydou flotte quelque part dans les coulisses de l’au-delà, tantôt près de Dendo, tantôt hors de portée de ses prières. Les lieux qu’ils habitent n’y échappent pas non plus, comme le chalet Solstice bâti à flanc de montagne, pris entre ciel et terre, endroit plein de promesses où rien n’aboutit jamais. Cette tendance s’étend jusqu’à la prose qui vacille : vive et peut-être un brin trop riche, trop généreuse lors des passages situés au Tchad, elle prend une tournure plus sobre pour la partie helvétique, reflet de l’enthousiasme et de l’espoir qui diminuent peu à peu.

Tout au long de son texte, Ndjékéry laisse poindre des références culturelles et littéraires qui semblent guider momentanément l’histoire, créant une certaine attente, sorte de délicieux frisson d’angoisse, quant à la suite des événements, mais qui finalement ne mènent nulle part. La salle interdite dans le chalet Solstice rappelle l’antre de Barbe Bleue, sans pour autant exercer une attirance assez forte pour faire basculer Dendo dans l’erreur. D’abord présentée comme une battante dont l’arme favorite est la séduction, Dendo s’effrite au fur et à mesure qu’elle se laisse happer par son nouveau mode de vie, sorte de décrescendo lui ôtant graduellement toute sympathie.

Malgré une atmosphère de suspens et une certaine inquiétude vis-à-vis l’inaptitude de certains protagonistes à utiliser les informations qu’ils possèdent pour avancer, la narration ne bascule en fin de compte même pas vers une résolution quelconque. Mosso dégage ainsi un certain relent d’impuissance, d’inabouti qui ne rend pas justice à la vigueur avec laquelle Ndjékéry commence son récit. Dendo, pourtant autoproclamée « mangeuse de vie »,  laisse le lecteur un peu sur sa faim, coincé tout comme elle dans l’attente constante d’une conclusion.

Zoé Perrenoud

Nétonon Noël Ndjékéry, Mosso, Infolio, 362 pages, 22 €

Deux vies, deux passions, deux souffrances

Dès la première ligne, La blessure ou la soif nous happe, nous fascine, nous retient. Nous voilà plongés dans un dix-septième siècle de tous les extrêmes, ceux de la violence comme ceux de la passion. Laurence Plazenet, agrégée de lettres classiques et docteur ès lettres, prend ce risque qui effraie beaucoup d’universitaires, celui d’écrire un roman historique. Bien lui en a pris. Sa plume court, souple, structurée, dansante. Les mots semblent apparaître avec une facilité déconcertante, une aisance qui donne à chaque élément sa fonction juste et naturelle.

Le héros, M. de La Tour, vit en France. Issu d’une famille de petite noblesse, son père l’engage très tôt dans la voie militaire. Or, secouée par la Fronde, la France est en pleine tourmente. Les descriptions de la frénésie qui empare les hommes effraient par leur réalisme, bousculent le lecteur. La cruauté à laquelle assiste et participe M. de La Tour marque son esprit à jamais : lors d’un affrontement, il est lui-même terriblement blessé. Recueilli dans l’hôtel de son oncle, il a le bonheur de trouver à son chevet la maîtresse de maison, Mme de Clermont, tant désirée et aimée depuis leur première rencontre. Cette femme pure, belle et fraîche a éveillé en lui une force qu’il ne soupçonnait pas, une ardeur qu’il ignorait. Or, la passion à laquelle tous deux s’adonnent les dévore et provoque une chute d’une violence inouïe dans l’âme de M. de La Tour.

En quête d’apaisement, notre protagoniste s’abandonne au destin et, sans le savoir, cherche Dieu. Ses pas le mènent en Chine vers Lu Wei, membre d’une grande famille chinoise tombée en disgrâce. En isolation totale, ou presque, ils entament, dans une complète austérité et animés d’un même désir de détachement de toute chose matérielle, une retraite de plusieurs années, comme si c’était le seul moyen de guérir leur peine immense. Ils n’ont qu’un but : faire taire le trouble qui règne en eux. Récit dans le récit, mise en abyme éthérée, Lu Wei raconte alors l’épouse aimée et perdue ainsi que la terrible chute de l’empire Ming. Le jeu de discours, où direct et indirect s’entremêlent sans confusion, nous fait entrer dans l’intimité de cœur de ces deux hommes qu’un douloureux passé semblable unit.

Touchant presque à l’idéal, l’écriture de Laurence Plazenet enseigne, crée, sublime. « On lit avec ses sens, autant qu’avec son intelligence. La lecture est un récital, un chant, une prière pure. Elle m’avait ouvert un monde invisible où les âmes dialoguent entre elles… ». Ces mots, Lu Wei nous les ôte presque de la bouche. Ce qui est avant tout un roman d’amour et d’aventure est habité d’une grande profondeur. Deux hommes que tout sépare se trouvent et vivent d’une même recherche d’absolu. En paix avec lui-même, M. de La Tour revient ensuite en France où, depuis plus de dix-neuf années, Mme de Clermont l’attend. Mais c’est à l’abbaye de Port-Royal qu’il désire terminer ses jours, tentant de soulager la blessure et la soif dont il souffrira jusqu’à son dernier souffle.

Claire-Marie Lomenech

Laurence Plazenet, La blessure et la soif,  Folio, 561 pages, 6,46 €

La Sibérienne et le cosmonaute

Qui peut prétendre n’avoir jamais rêvé de la conquête spatiale ? Certainement pas Virginie Deloffre. Son premier roman, Léna, raconte la vie d’une jeune Soviétique mariée à l’un des héros qui a pu partir « là-haut ». Au-delà du parcours de Léna, que l’on suit jusqu’à l’accouchement de son premier enfant, l’auteur entreprend de nous raconter l’aventure spatiale soviétique, avec en toile de fond l’histoire russe, de la Révolution bolchevique à la Perestroïka.

Le roman se divise en trois parties. La première nous permet de faire connaissance avec la protagoniste, en lisant les lettres qu’elle envoie à ses parents adoptifs, Varvara et Dimitri, et en écoutant les commentaires qu’en donnent ceux-ci. Le cadre est posé : la taciturne Sibérienne apprend que son mari, le pilote de chasse Vassili, a été sélectionné pour un vol spatial. Dans la deuxième partie, celui-ci régale les voisins avec ses histoires d’inventeurs, de pilotes et de fusées ayant fait la gloire de l’URSS. Le moment clef de l’histoire – le vol – est écarté par une ellipse. La dernière partie nous montre comment le couple retrouve une vie normale, après le retour de Vassili. Cette structure assez rigide est nuancée par un jeu subtil de lettres, de dialogues et de récits, qui se prêtent autant à une évocation des souvenirs qu’à une description « historique » de l’aventure spatiale. Le discours de Vassili, qui se plaît à raconter cette histoire aux voisins émerveillés, se confond souvent avec un récit déroulé par un narrateur omniscient.

Il y a une part de « micro-roman » dans cette œuvre, où la vie d’un personnage sans histoire s’entrecroise avec une grande épopée moderne. En nous en apprenant toujours un peu plus sur la biographie de Léna, l’auteur rend l’héroïne touchante, familière. Le lecteur pénètre sa psychologie et celle de ses proches, même si son comportement continue parfois d’étonner. La nature nordique est omniprésente : la description, souvent lyrique, de l’Ob au printemps et l’évocation des promenades dans la nuit hivernale encadrent le récit de la vie de Léna et celui, plus épique, de l’aventure spatiale.

Du reste, certains clichés ne sont pas absents du roman, qui se veut aussi une plongée dans  la Russie du XXème siècle. Mélancolie, lenteur, patriotisme et vodka nous jouent la mélodie de cette « âme russe » qui n’existe peut-être que dans notre imaginaire. Même s’il n’est pas dénué de charme, le style employé dans les lettres de Léna ainsi que dans les dialogues entre leurs destinataires lorgne sur l’exercice de style : trop imagé et mélancolique pour être crédible quand la jeune fille écrit, il devient mi-gouailleur, mi-sage quand on se trouve dans la cuisine de Varvara et de Dimitri. La communiste convaincue, simplette mais joviale, et l’intellectuel moscovite en exil nous sont très sympathiques, mais ils manquent peut-être de réalisme. Cela pourrait être le principal défaut du livre : à force de vouloir sonner « russe », il finit par être terriblement… parisien.

Mais en dehors de ces quelques détails – somme toute pardonnables – l’histoire est racontée avec talent, finesse et nuance. La grande réussite de l’auteur consiste à nous faire découvrir deux pôles que tout oppose : la nature sibérienne et les peuples qui l’habitent, et l’exploit scientifique d’envoyer des hommes dans l’espace. Bien plus que « russes » ou même « nordiques », les autres thèmes abordés sont tout simplement humains : l’attente, le souvenir, l’inquiétude, mais aussi l’amour et l’espoir. La tonalité, sombre dans les premières lettres écrites par la protagoniste, devient lumineuse dans ses dernières, ce qui fait de Léna un roman plutôt optimiste. L’utilisation de différents narrateurs, chacun ayant un style bien défini, permet de jouer avec les variations de rythme (lenteur au début, fluidité légère à la fin) ce qui donne un ton particulier, somme toute assez frais, à l’œuvre.

Ce premier roman peut donc être considéré comme une réussite pour Virginie Deloffre. L’histoire, sans être exceptionnellement intéressante, est prenante, les personnages sont attachants et les nombreux détails – apparemment réels – portant sur la conquête de l’espace ne manqueront pas d’intéresser le lecteur.

Loïc Chollet

Virginie Deloffre, Léna, Albin Michel, 268 pages, 19 €