Les Lettres & les Arts
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Rubrique Lettres d’ici

Dans les bacs

Après deux albums, Marie Modiano publie un recueil de textes. Le cas est assez rare. Il est vrai que si l’on ôte à un chanteur pop son minois et la musique en background, il ne reste pas souvent quoi que ce soit de notable. En quoi est-ce ici différent ? En rien. On a l’impression que les quelques pages sont le strict résultat de cette soustraction caricaturale.

D’ordinaire, l’auteur chante en anglais. L’auditeur francophone aurait tendu l’oreille pour la suavité de la voix, traduit mentalement et grosso modo les quelques phrases vagues, qui dans un susurrement lui auraient rappelé un état connu, entre sentiment et souvenir, au travers d’une image certes quotidienne mais, oh, si authentique… (et on oublie les paroles avant que ne s’achève cette phrase).

Or, Modiano a cette fois écrit dans sa langue maternelle. Et sans tambour ni trompette, ni rien de musical d’ailleurs, on se retrouve au milieu d’un paquet de clichés (souvenirs d’enfance réels ou possibles, images restées de beaux et nobles voyages, vague mal-être, etc.), tissés sur une esthétique fadasse : des tournures adolescentes (« Les esprits m’ouvrent les portes d’un monde qui n’existe pas »), quelques épithètes grandiloquentes et une organisation du texte hasardeuse propre à la pop.

Rendons à César ce qui est à César, et Modiano à la chanson. Non que ce soit un crime de lèse-poésie ; mais en textes seuls, tout ce qui peut plaire de ses albums est perdu. La traduction d’un genre à un autre est un art dont peu peuvent se vanter de l’avoir jamais possédé.

Jonathan Wenger

Marie Modiano, Espérance mathématique, L’Arbalète-Gallimard, 103 pages, 12,90 €

Retrouver l’être antérieur

Créer du neuf ne fait pas partie de la philosophie littéraire d’Annie Ernaux. Les textes contenus dans Écrire la vie forment un regard résolument tourné vers le passé, vers le connu qu’elle exploite et retravaille sans cesse. Avec des récits comme Les armoires vides, La honte et Passion simple, elle explore les périodes marquantes de sa vie – adolescence révoltée, avortement, liaisons amoureuses – avec le souci permanent de parvenir à recréer l’instant, à retranscrire une vérité déjà oubliée. Si l’auteur décrit les défauts et les faiblesses des autres, soulignant le dégoût que lui ont longtemps inspiré ceux de ses parents, elle s’acharne doublement sur ses propres vices, jamais maquillés ou excusés. Elle expose mais ne juge pas, n’impose pas d’analyse pouvant colorer les événements de son passé, les raisons qui ont pu pousser une personne à se comporter de telle ou telle manière.

Par la répétition, d’un texte à l’autre, d’expressions bien précises, de mots assemblés de la même manière (toujours « la Coop et le Familistère » et non l’inverse), la petite fille puis la femme du passé reprennent peu à peu vie avec leurs habitudes et leurs idiomes. « Mettre au jour les langages qui me constituaient » : voilà la tâche qu’Ernaux se donne, reportant sans détour le conflit entre le patois de son enfance et le « bon » français qu’elle apprend à l’école, sa révolte de jeune fille contre tous ces mots qui la rattachent à une classe sociale qu’elle n’aspire qu’à laisser derrière elle.

Au fil de l’œuvre, la colère présente dans Les armoires vides se mue peu à peu en défense de ces différentes façons de communiquer, ce parler authentique nécessaire à la retranscription fidèle de celle qu’elle a été et ne sera jamais plus, pour effectuer une « ethnologie de moi-même ».

Écrire la vie donne l’occasion de parcourir un travail de plusieurs décennies, une recherche littéraire continue qui se reflète dans cet ensemble de récits qui se chevauchent, créant une série d’images et d’impressions, de langages et d’événements qui forment le portrait à la fois d’une existence individuelle et du milieu dont l’auteur est issue. Toutefois, ces histoires sont à découvrir au compte-goutte plutôt qu’en un seul bloc, car les sujets si souvent répétés peuvent finir par lasser. D’autre part, on reprocherait presque à Gallimard de ne pas avoir attendu un peu (une lettre adressée à la sœur d’Annie Ernaux, Ginette, décédée avant sa naissance – sujet à peine mentionné dans Écrire la vie, traité en fait divers – est parue en 2011), et d’avoir laissé de côté certains récits de celle qui dit : « j’ai toujours voulu écrire comme si je devais être absente à la parution du texte ».

Contrairement aux récits La place et Une femme qui relatent les vies de ses parents dans leur entièreté, on ne peut oublier que celle qui décrit sans honte chaque aspect de son passé continue d’exister quelque part, de progresser dans son parcours de réflexion et de remémoration. Sans vouloir taire avant l’heure une voix essentielle de la littérature sociale française, la traversée de l’œuvre d’Ernaux se fait dans la certitude qu’il faudra la parcourir à nouveau après sa mort, afin d’en saisir tout le sens et, en quelque sorte, de poursuivre son travail.

Zoé Perrenoud

Annie Ernaux, Écrire la vie, Quarto Gallimard, 1088 pages, 25  €

Sous la coupole, et pour l’éternité

Personne ne semble mieux placé qu’Hélène Carrère d’Encausse pour publier une étude historique sur l’Académie française, dont elle est le Secrétaire perpétuel. Quand bien même elle est assise dans un charmant fauteuil, celui de Victor Hugo et de Corneille, sa position est si peu objective que l’entreprise à laquelle elle s’est attelée aurait pu se retourner contre elle.

Sur la trace du poète qui s’efface

Dans la lignée de René Char, Henri Michaux et Paul Éluard paraît en Poésie/Gallimard l’anthologie personnelle de Philippe Jaccottet. Le poète a sélectionné les textes de ce volume parmi tous ceux qu’il a écrits entre 1946 et 2008, en puisant parmi ses carnets de notes, ses poèmes et ses textes en prose. Y figurent des écrits surprenants, sortes de monologues qui révèlent le penseur « sous les nuages » et qui disent, malgré la mort qui le hante, le souci permanent du poète. Sa poésie est celle de la dépossession et du dénuement volontaire ; c’est la patiente et paradoxale élaboration d’un effacement. La conscience de l’âge, du vieillissement et de la fugacité le mettent d’autant plus en présence des choses et du monde que ceux-ci tendent à imposer le silence face à l’afflux des mots : « Je t’arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur ».

Un jour, Mimi, un jour…

Mimi, c’est l’histoire de Jean-Pierre, qui s’efforce de devenir Jean ; celle de Barthélémy aussi, qui pour toujours semble voué à ne pouvoir être que « Mimi ». Tout commence le 8 juillet 1982, dans la cité des 4000. Une famille – le père, la mère et les six enfants – est réunie devant la télévision pour assister au spectacle. Jean-Pierre a cinq ans et nous confie : « c’est le plus beau jour de ma vie ». L’idyllique tableau, que baigne alors la douce odeur des frites maison, faites par Maman le soir même, vole tout à coup en éclats. La France est éliminée en demi-finale de la Coupe du monde de football : « On a perdu et Papa est fou ce soir. C’est la pire soirée de ma vie ». Le père bat la mère ; la violence fait irruption dans le monde de Jean-Pierre.