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Rubrique Les idées et les hommes

Y a-t-il une philosophie analytique ?

Encore récemment, à l’occasion de la nomination de Claudine Tiercelin au Collège de France, on a pu constater à quel point la philosophie analytique suscite la méfiance, et parfois le dédain, d’une grande partie des philosophes continentaux. Mais de quoi se plaint-on au juste ? Car à en croire les plus fervents adversaires de la philosophie analytique, celle-ci abriterait un groupe d’illuminés presque sectaire de logiciens scientistes conservateurs, dont le dessein serait d’abaisser toute pensée en la réglementant. Quelque éculée (le cercle de Vienne appartient à l’histoire lointaine de la tradition analytique) et caricaturale qu’elle soit, cette image de la philosophie analytique suppose au moins qu’elle existe comme un ensemble cohérent, aux moyens et aux but clairs et incontestés – bref, qu’elle forme une certaine unité.

Or, la division bien connue qui existe entre les deux traditions a donné lieu à tant de querelles, plus ou moins honnêtes et fécondes, qu’elle a sans aucun doute contribué à occulter ses raisons profondes en mettant en avant les passions pas toujours très dignes de ses tenants. Glock note d’ailleurs à ce sujet que le caractère du débat en a poussé beaucoup à avancer des thèses un peu trop audacieuses, voire arrogantes. Dans ce climat, la philosophie analytique souffre de clichés réducteurs quand pourtant elle a évolué au point d’être aujourd’hui si plurielle qu’il est difficile d’en identifier, si tant est qu’il existe, l’ensemble doctrinal ou formel qui la fonde.

Le livre de Hans-Johann Glock apparaît comme une excellente référence pour quiconque s’intéresse à la question. D’ailleurs, c’est sans doute précisément parce que cet essai n’est pas particulièrement adressé aux philosophes continentaux et parce qu’il ne traite pas directement de la fameuse dispute qu’il semble combler une réelle lacune dans le monde francophone.

La structure du discours de Glock laisse déjà comprendre qu’il ne s’agit pas d’une tentative de définition, au sens étroit du mot, mais, plutôt, d’une tentative de caractérisation. La philosophie analytique abrite d’ailleurs suffisamment de différences et de différends pour que la question de savoir en quel sens elle désigne un ensemble distinctif doive être posée. Par conséquent, ce sont successivement tous les angles sous lesquels on peut aborder la question qui sont examinés, en particulier les angles historique et géographique, l’angle thématique et doctrinal, ainsi que celui de la méthode et du style.

Peu, sans doute, verraient quoi que ce soit à redire sur l’exposé de chacun de ces volets pris isolément. Pourtant, l’érudition et le sens de la nuance avec lesquels le philosophe zurichois examine la question le poussent à abandonner toute conception positive ou constructive de la philosophie analytique.  L’histoire et les origines, anglaises bien sûr, sont, somme toute, tout aussi continentales – autrichienne comme on sait, et allemande. Et sur la question du style, peut-on sérieusement avancer que la philosophie a l’apanage de l’analyse ou de la clarté ?

Ainsi, pour l’auteur, la philosophie analytique doit, en fin de compte, être appréhendée comme un ensemble qui ne compte pas réellement de traits distinctifs suffisants, mais plutôt une variété de propriétés constituant des « ressemblances de famille ». Rien de très étonnant de la part de l’auteur du Dictionnaire Wittgenstein, pour qui la philosophie est une activité dédiée essentiellement à clarifier nos concepts et à évacuer les faux problèmes.

Adrian Aeschbach

Hans-Johann Glock, Qu’est-ce que la philosophie analytique ?, tr. F. Nef, « Folio Essais », Gallimard, 524 pages, 12,5 €

Haineusement vôtre

Ou comment un jeune père de famille parisien aura été le pantin de ses multiples professeurs de conduite automobile et du système étatique français, subissant pendant plus de 10 ans les reproches les plus saugrenus et les insultes les plus diverses avant de pouvoir enfin empocher le précieux papier rose et crier victoire.

Fauteur professionnel, Gaspard Koenig a vu défiler les inscriptions au permis et les lettres recommandées annonciatrices d’échec pendant une interminable décennie. Dans l’autobiographie de ses mésaventures sur la route, cet agrégé de philosophie raconte, avec un courage certain, comment les auto-écoles françaises, américaines et anglaises lui ont successivement refusé l’entrée dans le monde envié des conducteurs de véhicules privés.

Empreint d’un humour sarcastique, que l’on estime bien placé après avoir lu avec empathie le douloureux récit de cet éternel recalé de la mobilité, le manuel de conduite façon Koenig est établi en dix-sept leçons, proposant des chapitres aussi divertissants que « Ne pas chercher son salut dans la fuite » ou « Tout fonctionnaire est un ennemi en puissance ». Un ouvrage aux douces allures de pamphlet, dénonçant avec une extrême pertinence les dysfonctionnements du système routier français par autant de situations tirées du vécu que de références historiques, révélant l’origine ainsi que l’évolution, parfois saugrenue, du code de la route actuel.

Constatant le ridicule de certaines règles de conduite, décidément vétustes mais maintenues en vigueur par les autorités françaises pour d’obscures raisons, ainsi que l’absence totale de bon sens de certains instructeurs vénaux, Gaspard Koenig confie avec bravoure son incapacité à se fondre dans le moule des questions à choix multiples grotesques et des situations-types absolument improbables lorsque transposées dans une réalité tout autre que celle des fascicules théoriques.

La preuve par l’exemple : après avoir fréquenté les auto-écoles de divers arrondissements parisiens, les superficiels examens new-yorkais dans de petits locaux improvisés exhalant le hot-dog et l’oignon et, finalement, les spirituels professeurs de conduite indépendants de Londres, Gaspard Koenig n’est parvenu à obtenir son permis pour la liberté qu’au prix d’une perte de confiance en soi considérable, d’humiliants rattrapages, d’invariables moqueries de la part de ses proches lors des fêtes de famille et d’un trou conséquent dans la bourse de son ménage, faisant de son incapacité à réussir comme les autres une « blessure honteuse ». Une blessure qui ne se refermera qu’après d’intenses heures de réflexion personnelle portant non seulement sur l’utilité du permis de conduire et la légitimité des complications qu’il engendre, mais également sur le comportement de nos semblables qui, une fois engouffrés dans l’habitacle de leur véhicule, deviennent d’égoïstes et imprévisibles bêtes agressives.

Fort de ses difficiles expériences avec de nombreux instructeurs irrespectueux et autres pompeux IPSCR (Inspecteur Permis de Conduire et Sécurité Routière), l’auteur s’est également fait un plaisir d’établir un classement des tares respectives de ces derniers, allant des insultes gratuites faites aux jeunes conducteurs aux décisions de recalage à la tête du client, en passant par les annulations d’examens dues à d’intempestives sautes d’humeur, faisant des élèves peureux leurs esclaves modernes. Fort heureusement, Gaspard Koenig a depuis eu sa revanche, et ne dépend plus aujourd’hui que de lui-même.

Géraldine Wenger

Gaspard Koenig, Leçons de conduite, Grasset, 176 pages, 14 €

De la création dans le patrimoine, du patrimoine dans la création…

Quelles sont les différentes facettes des relations entre le patrimoine et la création ? Cette question peut résumer l’ouvrage qui présente les actes de la journée d’étude d’Ile-de-France du 19 octobre 2010. Les deux termes susmentionnés ont longtemps été opposés, l’un appartenant plutôt à l’histoire, l’autre relevant du présent et de l’avenir. Aujourd’hui, ce contraste est considéré comme trop caricatural.

Mariage de raison? Raisonnable mariage?

L’essai sur Proust et Beckett de François-Bernard Michel a pour exergues deux citations tirées d’Albertine Disparue, et de la correspondance de Beckett. L’essayiste s’intéresse en effet aussi bien à l’œuvre qu’à la biographie des écrivains traités. Sans doute rompu à la lecture du Contre Sainte-Beuve, l’auteur sépare son essai en deux parties : Un mal-être commun (p. 19-84), consacrée à la biographie médicale des deux écrivains et, En œuvres (p. 87-159), consacrée à leur production littéraire. On peut d’emblée s’interroger sur le bien fondé d’une plus grande partie consacrée aux vies et en particulier à la santé des auteurs qu’à leurs œuvres. L’essayiste parait d’ailleurs conscient du caractère tangent que peut représenter cette confusion de l’homme et de l’œuvre (p.132) : il est dommage que lorsque cette mise en garde intervient, presque à la fin de l’ouvrage, l’auteur l’ait oubliée durant les 120 pages précédentes.

 

« Quand les mots seyaient aux choses. »

On sait depuis 1958 que « l’Histoire commence à Sumer », pour reprendre le titre de Samuel Kramer ; les découvertes que permirent le déchiffrement des cunéiformes, comme, notamment, la révélation des origines mésopotamiennes du mythe biblique du Déluge, firent croire que des bouleversements sans précédents et sans nombre étaient encore à attendre.