Comment les massacres du siècle dernier ont-ils été possibles dans un monde essentiellement régi par la confiance ? C’est la question de départ de l’essai de Jan Philipp Reemtsma, Confiance et violence. Rédigé à partir d’articles et de conférences, cet imposant ouvrage se veut une réflexion sur les notions de confiance et de violence dans la formation de l’Europe moderne.
L’auteur, sociologue, utilise une perspective historique pour montrer l’émergence d’une nouvelle civilisation après la Renaissance, dont la perception de la violence a changé par rapport à la norme médiévale : la violence exercée par l’individu devient de moins en moins acceptable, alors que se dessine un monopole de son utilisation par l’Etat.
A l’aube du XXe siècle, le droit de la guerre est codifié et les rapports sociaux sont régis par une confiance mutuelle. L’angle d’attaque est alors le suivant : comment cette société, en apparence dégoutée par la violence, a-t-elle pu tolérer les orgies sanglantes à venir ? En guise de réponse, on découvre les différentes rhétoriques de légitimation de la violence : défense de la « civilisation » face aux « barbares », terreur révolutionnaire, puis idéologies nazie et communiste, avec leur hantise des « impurs ». S’ensuit un questionnement sur la place de la violence dans le monde d’après 1945, avec pour hypothèse que le malaise de la modernité traumatisée par les catastrophes du XXe siècle pourrait être surpassé par une nouvelle acceptation de la violence – mais alors, notre civilisation serait transformée.
L’essai de Reemtsma est d’une grande richesse : à des concepts purement sociologiques s’ajoutent de nombreuses références tirées de l’histoire, de la littérature (notamment des œuvres de Shakespeare et de Schiller) et même du cinéma. Lors de ce voyage dans le temps, Reemtsma aborde des thématiques telles que l’intolérance religieuse, la torture ou l’art de la guerre, et évoque les différentes formes de pensée politique et idéologique qui ont cherché à restreindre la violence – ou au contraire, l’ayant glorifiée. Si l’analyse porte sur toute l’histoire européenne, les régimes responsables des massacres du siècle dernier sont passés au crible. Le langage du sociologue est abandonné au profit d’une plume acerbe quand il s’agit de mettre à nu les mécanismes des régimes de terreur nazi et communiste et de leurs émules. Même des personnages comme Lénine et « Che » Guevara ne sont pas épargnés ; en analysant le discours et le comportement des bourreaux de tout bord politique, Reemtsma cerne le moment où l’idéologie se fait meurtre, où les normes de la civilisation moderne s’effondrent.
D’un style académique, Confiance et violence trouvera son public surtout parmi les sociologues ou les historiens des idées politiques, mais pas uniquement. Enrichi par de nombreux exemples qui rendent sa lecture agréable, cet ouvrage offre d’intéressantes pistes de réflexion aux lecteurs désireux de comprendre un pan capital de notre société.
Loïc Chollet
Jan-Philipp Reemtsma, Confiance et violence. Essai sur une configuration particulière de la modernité, Gallimard, 591 pages, 29.50 €





