Les Lettres & les Arts
http://www.les-lettres-et-les-arts.com/

Sous la coupole, et pour l’éternité

Personne ne semble mieux placé qu’Hélène Carrère d’Encausse pour publier une étude historique sur l’Académie française, dont elle est le Secrétaire perpétuel. Quand bien même elle est assise dans un charmant fauteuil, celui de Victor Hugo et de Corneille, sa position est si peu objective que l’entreprise à laquelle elle s’est attelée aurait pu se retourner contre elle.

Sur la trace du poète qui s’efface

Dans la lignée de René Char, Henri Michaux et Paul Éluard paraît en Poésie/Gallimard l’anthologie personnelle de Philippe Jaccottet. Le poète a sélectionné les textes de ce volume parmi tous ceux qu’il a écrits entre 1946 et 2008, en puisant parmi ses carnets de notes, ses poèmes et ses textes en prose. Y figurent des écrits surprenants, sortes de monologues qui révèlent le penseur « sous les nuages » et qui disent, malgré la mort qui le hante, le souci permanent du poète. Sa poésie est celle de la dépossession et du dénuement volontaire ; c’est la patiente et paradoxale élaboration d’un effacement. La conscience de l’âge, du vieillissement et de la fugacité le mettent d’autant plus en présence des choses et du monde que ceux-ci tendent à imposer le silence face à l’afflux des mots : « Je t’arracherais bien la langue, quelquefois, sentencieux phraseur ».

Un jour, Mimi, un jour…

Mimi, c’est l’histoire de Jean-Pierre, qui s’efforce de devenir Jean ; celle de Barthélémy aussi, qui pour toujours semble voué à ne pouvoir être que « Mimi ». Tout commence le 8 juillet 1982, dans la cité des 4000. Une famille – le père, la mère et les six enfants – est réunie devant la télévision pour assister au spectacle. Jean-Pierre a cinq ans et nous confie : « c’est le plus beau jour de ma vie ». L’idyllique tableau, que baigne alors la douce odeur des frites maison, faites par Maman le soir même, vole tout à coup en éclats. La France est éliminée en demi-finale de la Coupe du monde de football : « On a perdu et Papa est fou ce soir. C’est la pire soirée de ma vie ». Le père bat la mère ; la violence fait irruption dans le monde de Jean-Pierre.

Un post-impressionniste régional

L’exposition du Musée d’art de Pully sur Albert Muret est le fruit d’une étroite collaboration entre le musée d’art de Pully et la famille Muret. C’est ainsi que les œuvres dispersées purent être rassemblées, afin de constituer cette présentation qui constitue les prémices d’une redécouverte d’un peintre régional post-impressionniste oublié.

Albert Muret dépeint essentiellement des paysages exprimant ses sujets les plus chers, à savoir sa passion de la nature, de la chasse, de la vie campagnarde et religieuse, ainsi que du pittoresque. La majorité de ses paysages représente la commune valaisanne de Lens, source d’inspiration intarissable pour l’artiste, qui y réside de 1902 à 1920, mais également des vues du Lavaux, fruit de son retour en terre vaudoise dans les années vingt. Après son installation à Pully, Muret ne fera plus que quelques illustrations pour des recettes culinaires ou des produits du terroir qu’il ne cessera de promouvoir. Ce « bon vivant » connut donc trois phases créatrices majeures, qu’éclaire le déroulement de la visite au musée.

L’exposition s’étend sur deux étages, symbolisant chacun des marqueurs géographiques et temporels déterminant des œuvres de l’artiste. Le premier étage dévoile les oeuvres valaisannes à Lens, alors que le second comporte les vedute vaudoises ainsi que les diverses aquarelles, lithographies et illustrations culinaires de Muret. Les tableaux sont disposés de manière thématique le long des murs fortement éclairés, ce qui confère une vision et une lisibilité picturale optimales des œuvres, un point fort de l’exposition. Ces thèmes sont en principe répartis dans les diverses salles et accompagnés de citations de l’artiste, propres à chacun d’entre eux, ainsi que de magnétophones diffusant les émissions de radio de Muret ou des histoires qui l’inspirèrent. Cette symbiose entre peinture, littérature et radio confère un sens beaucoup plus fort à l’exposition : c’est le résumé de la vie active d’Albert Muret que le visiteur découvre.

Toutefois, les explications accompagnant les tableaux sont relativement simples et la moitié des œuvres n’est pas datée. Cependant, il faut garder à l’esprit que les nouveaux défis artistiques ainsi que l’extrême rigueur picturale, dont firent preuve les grands peintres de son époque, comme Cézanne, Van Gogh ou Gauguin, ne sont pas les buts recherchés par Muret, même si on dénote également chez lui une recherche de la lumière, de couleurs vives surtout, d’expression et d’atmosphère, ainsi qu’une prédominance de la touche. L’artiste appose en effet sur sa toile des touches accolées, superposées, ou encore tamponnées, tout au long de ses trois périodes créatrices déterminantes, depuis le début du XXe siècle. En résumé, le Musée d’art de Pully s’est attaché à mettre en valeur un maillon artistique régional du post-impressionnisme, un peu mis à l’écart certes, mais tout à fait représentatif des tendances picturales de son temps.

Livio Napoli

Albert Muret, Du Valais en Lavaux, Musée d’art de Pully, du 9 février 2012 au 22 avril 2012.

Le livre de l’exposition, établi sous la direction de Bernard Wyder et Christophe Flubacher, Albert Muret, Dilettante magnifique, est publié par l’Association « Les amis de Muret », 20102 (1929), 219 pages, CHF 79.–

Illustration : Albert Muret, Vaches au repos dans le pré de l’église, huile sur toile, s. d., Commune de Lens, photo R. Hofer.

Ou comment reconsidérer l’Histoire

Les fondations du château de Versailles ne sont pas seulement constituées de pierres et de gravats, mais aussi, et peut-être même davantage, de morts, de poisons, veuleries, abus de pouvoirs, vols et autres assassinats. Le Grand Siècle connut ses petitesses, trop souvent laissées sous silence, si bien que l’on découvre, avec une légère stupéfaction, à quel point Louis XIV, et ensuite Louis XV (entre autres), se firent les meilleurs représentants de l’adage attribué à Machiavel : « la fin justifie les moyens ».

À l’origine, Louis XIII le « souffreteux », la « tapiole », « ennuyant autant qu’ennuyeux », exprime à Versailles ses pulsions de chasseur. Il s’y fait construire un modeste pavillon. Louis XIV, de ce lieu marécageux, infâme et hostile fait ériger le joyau que l’on connaît. Mais au prix le plus fort : la vie de milliers d’ouvriers, le détournement de rivière, la hausse continue des impôts. Pour la seule galerie des Glaces, joyau parmi les joyaux, les artisans confectionneurs n’avaient pas une espérance de vie bien longue tant le contact avec ces miroirs, alors au mercure, leur causait de funestes séquelles.

La cour ici rassemblée et asservie se complaisait dans un microcosme fait d’empoisonnements, rivalités, duels, coucheries, meurtres, larcins… Lorsque, plus tard, un modeste laquais, Robert François Damiens, frêle bras armé d’une conspiration balbutiante, attenta à la vie de Louis XV avec un « canif », le roi – piètrement blessé mais grandement bouleversé – ordonna que le malheureux subisse un châtiment exemplaire, inimaginable de cruauté…

Alain Baraton, maître jardinier du Domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles et maître conteur, déborde d’anecdotes truculentes, développées dans un style alerte. Quatorze chapitres replacent les petites histoires dans l’Histoire : le devenir du château au lendemain de la Révolution, ou Stéphane Mallarmé, familier du parc de Versailles, qui voulait y enterrer ses chats, avec la pompe qu’il convient… Un livre divertissant qui se voudrait amèrement instructif mais qui, à trop égrener les sempiternels clichés et anecdotes sur la monarchie, ne peut nullement constituer une référence scientifique dans la connaissance du palais et de la société de cour.

Vincent Gogibu

Alain BARATON, Vice et Versailles. Crimes, trahisons et autres empoisonnements au Palais du Roi-Soleil, Grasset, 208 pages, 16 €